Le grand jour d’Etaix ?

CROUSSE,NICOLAS

Page 28

Vendredi 26 juin 2009

Cinéma Le verdict de la dernière chance

Cela fait près de deux ans que Pierre Etaix, cinéaste, clown, dessinateur, artiste de music-hall, bataille avec Jean-Claude Carrière pour récupérer le droit de ses films : cinq longs-métrages et deux courts que d’aucuns, dont nous sommes, considèrent comme une pièce majeure du patrimoine cinématographique français. L’auteur de Yoyo et du Soupirant est un magicien du rire. Gagman de Jacques Tati pour Mon oncle, fils spirituel de Buster Keaton, ami fidèle de Jerry Lewis, Etaix a un langage à nul autre pareil, quelque part entre burlesque muet, hommage au cirque et sens fulgurant du visuel.

Le cinéma d’Etaix est, hélas depuis quelques années, confisqué à ses auteurs, à ses nombreux admirateurs ainsi qu’aux cinéphiles du monde entier. La raison ? Un bien triste imbroglio juridique. La société Gavroche Productions, qui se considère détentrice exclusive des droits d’exploitation des films d’Étaix depuis 2004, est manifestement une « coquille vide », affirment les avocats de Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière. Qui soulignent par ailleurs que la société, contrairement à ses engagements, n’a entrepris aucune véritable démarche visant à remettre les films en contact avec leur public potentiel.

C’est dans ces conditions que Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière tentent, depuis 2007, de récupérer leurs droits. Jusqu’à présent sans succès. Les chapitres de l’imbroglio juridique passent, et à l’heure où nous écrivons ces lignes, les films sont toujours invisibles. Il y a pourtant urgence, vu l’âge d’Etaix (80 ans) et le désir de célébrer son œuvre, si précieuse, de son vivant.

Ce vendredi matin, on en arrive au tribunal de grande instance de Paris à l’ultime étape. La justice doit se prononcer. Soit elle donnera raison à Gavroche Productions, et la situation risque alors fort de demeurer bloquée. L’autre scénario, dont tous les amoureux du cinéma rêvent (en ce compris les 56.000 signataires de la pétition de soutien), c’est la possibilité pour Etaix et Carrière de récupérer leurs droits. Que se passerait-il en ce cas ? L’opérateur de téléphonie Orange, via sa filiale Studio 37, qui a racheté la Capac (producteurs historiques des films d’Etaix), s’est déclaré prêt à restaurer l’ensemble des films avant leur ressortie en salles, début 2010. Une diffusion sur Arte et une édition DVD est également prévue. Bref, ce serait l’heure, enfin, de la grande et belle renaissance.

Une renaissance qui accompagnerait aussi le retour sur scène – après 30 ans d’absence – de Pierre Etaix dans un grand spectacle de music-hall... et entre autres sous le masque de Yoyo, comme le confirme la photo prise il y a quelques jours durant les répétitions. Un rêve, pour tous ceux qui l’ont un jour vu dans cette discipline-là, et dont il avait donné un formidable aperçu au public bruxellois de la Toison d’or, en novembre dernier.

Pour rendre possible ce rêve désormais à portée de main, une association vient de se créer : « Il Etaix une fois ». Ses membres viennent de lancer une grande campagne d’adhésion et de dons, avec la volonté de permettre de financer une grande partie du spectacle, qui sera créé à Paris à la rentrée, avant de venir en Belgique.

En plus de favoriser la transmission du patrimoine artistique d’Etaix, l’association se propose d’apporter une assistance technique, logistique, juridique, matérielle ou financière aux auteurs rencontrant des difficultés pour produire, exploiter, diffuser et jouir librement de leurs œuvres.

L’association se battra aussi, explique Alain Jomier, pour « accompagner tout créateur dans l’impossibilité de faire valoir ses droits ou de financer le conseil d’un avocat spécialisé du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle ».

Pour en savoir plus ou pour adhérer à l’association: www.lesfilmsdetaix.fr (rubrique association). Pour tout renseignement: lesfilmsdetaix@gmail.com

Etaix jonglait aussi avec les mots

Les inconditionnels de Pierre Etaix peuvent dans l’attente (lire ci-dessus) légitimement se réjouir, en plongeant toutes affaires cessantes sur un petit livre, plein d’humour et d’esprit, que le grand clown vient de publier. Cela s’appelle Textes et textes Etaix, et c’est à pisser de rire dès les premières lignes. Qui, sous l’intitulé Langue maternelle, nous laisse à entendre un dialogue que n’aurait pas renié Ionesco.

« –Maman, Maman, j’ai tombé !, fait le gamin.

–Je suis tombé, Baptiste.

–Oui, mais je m’ai fait très très mal !

–Je me suis fait très mal, Baptiste. »

Et ainsi de suite, jusqu’à l’agonie du garnement, lâchant dans un dernier murmure.

« – Maman... Je moure...

– Baptiste, on ne dit pas : je moure, mais je meurs. Tu m’entends, Baptiste : je meurs ou je me meurs, car l’un et l’autre se dit... ou se disent. »

Plus loin, Etaix, jonglant toujours avec les mots, s’amuse du genre de ceux-ci : féminin, qui est masculin, tandis que la gent masculine est féminine. Mieux : les Avant-dernières volontés du poète, dignes d’un percutant autoportrait : « Je lègue à la science qui en a tellement besoin ma tête chercheuse avec sa cervelle d’oiseau et sa suite dans les idées - mon nez creux et mes oreilles attentives - un œil de bœuf, l’autre de perdrix, ma bouche d’incendie aux baisers de feu, ma langue maternelle ainsi que la moitié de mon cœur aimant et l’autre d’artichaut ». Le reste est du même acabit : un régal, quoi !

Pas de résultats.