La singulière loi du milieu

GILLEMON,DANIELE

Mercredi 26 août 2009

Nathalie Heinich met l’art contemporain à l’épreuve de ses médiations. « L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel. »

Sociologue au CNRS, Nathalie Heinich n’en est pas à son coup d’essai, et ses ouvrages, souvent remarquables, affinent l’un après l’autre, sans volonté polémique, les spécificités de cet art contemporain au sens strict qui en déconcerte plus d’un. Elle s’intéresse au terrain où il s’ensemence, aux multiples médiations qui en assurent la visibilité et l’existence.

Si l’ouvrage n’apporte évidemment pas de conclusion définitive à une problématique très singulière qui concerne d’abord la France si complexée en la matière qu’elle met les bouchées doubles, il n’en défriche pas moins le champ – international – où cela se passe, dévoilant un matériau qui, dans ses attendus et ses présupposés, vaut de l’or !

Des heures passées, en chair et en os, à observer des réunions d’experts, celles des Frac, par exemple, qui ont pour mission de soutenir les artistes en région, et les minutes de ces réunions scrupuleusement consignées permettent au lecteur de s’introduire là où cela se passe, là où officient les fameux médiateurs de l’art contemporain.

Réversibilité et volatilité des critères, rhétorique spécieuse, impératifs artistiquement corrects, il y a là une mine d’enseignement. L’art, en effet, meurt parfois de trop de liberté. D’excès d’autonomie.

Pour faire comprendre ce qui aux yeux des experts « artifie » objets, démarches et autres « propositions », l’auteure parle d’une chaîne de transmission, d’un réseau d’opérateurs qui comprend non seulement les conservateurs, critiques, journalistes, présidents de commissions mais aussi les écrits, les lieux, toute la logistique qui signale le champ de l’art.

Autant de médiations qui, souvent, se mettent en place autour d’un objet artistique relativement inexistant par lui-même ! « Tout se passe comme si la toujours plus faible plus-value proprement artistique des œuvres par rapport aux objets du monde ordinaire devait se compenser par une toujours plus prestigieuse ostentation, l’architecture venant au secours du culte pour garantir, par le coût et le goût élevé de ces nouvelles cathédrales que sont les musées d’art contemporain, la valeur inestimable, au sens propre, des objets du culte. »

Ces médiateurs mettent en pratique la leçon que Duchamp avait instrumentée au départ d’un urinoir et d’une pelle à neige. Il avait pris au mot, si l’on peut dire, cet espace intermédiaire au point d’en faire la clef de sa démarche.

En fin de livre, l’auteure se montre un peu amère. Car ni réaction ni débat, ou si peu, n’émanent jamais du milieu concerné au fil de son travail. Ce qui, bien entendu, conforte son propos : l’art contemporain est bien un genre qui croît d’être coupé du monde, génère ses propres lois, sourdes aux effets pervers, aux contradictions internes et à la distance de plus en plus grande entre le regardeur et l’objet. Lequel objet n’est plus, sans doute, que le creux, la niche où se déverse le discours orienté des opérateurs.

Le fait que son analyse s’appuie sur le fameux procès que Brancusi intenta en 1927 au gouvernement américain à propos de L’oiseau, exporté comme objet ordinaire, définit les sources d’un malentendu désormais savamment entretenu. Echange à la Socrate, moment clef, le procès témoigne qu’on marchait déjà sur des œufs et qu’on pouvait tout faire dire et son contraire à une œuvre d’art dès lors qu’elle devenait « autonome ».

« Faire voir, l’art à l’épreuve de ses médiations », Les Impressions Nouvelles, 18 euros.

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