Il faut remettre les débats sur les voiles, burqas et autres burkinis à leur juste place. Sans minimiser
n.c.
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Jeudi 10 septembre 2009
Il faut remettre les débats sur les voiles, burqas et autres burkinis à leur juste place.
Sans minimiser les questions qu’ils soulèvent, d’autres problèmes beaucoup plus criants méritent plus d’attention, comme les discriminations persistantes ou l’égalité femmes-hommes.
Dans ces débats, sans prendre position pour ou contre, il y a des erreurs à ne pas commettre et des éléments qui viennent brouiller la réflexion.
Voile, burqa et burkini : revenir à l’essentiel
Carte blanche
Premier jalon : ces débats nous distraient des vrais problèmes. La démonstration magistrale d’Emmanuel Terray en 2004 à propos du voile en France (dans La question du voile : une hystérie politique) est encore plus criante pour la burqa. Puisant dans les champs de la psychiatrie et de l’anthropologie, Terray expliquait qu’une société confrontée à des problèmes difficiles, perçus comme insolubles, reportait son sentiment d’impuissance sur un problème de substitution d’autant plus efficace qu’il n’est pas complètement sans lien avec le problème de départ. Or, plus encore que le voile, la burqa est un problème de substitution qui concerne un nombre très réduit de femmes. Le temps mis à discuter du port des signes religieux serait plus utile pour s’attaquer aux enjeux autrement plus cruciaux que sont les discriminations, la cohésion sociale et l’égalité entre les femmes et les hommes.
Deuxième jalon : il y a, dans ces débats, des erreurs à ne pas commettre. Une première erreur consiste à rentrer dans la controverse interne à l’islam sur le caractère obligatoire ou pas du voile ou de la burqa. Ce n’est pas notre problème, c’est celui de l’islam. Il ne sert donc à rien de chercher à légitimer sa position en invoquant tel auteur ou tel exégète, aussi respectable soit-il.
Une seconde erreur consiste à croire que la solution est juridique. À cet égard, il est intéressant de constater que les deux camps – pour faire court, pour et contre l’interdiction – invoquent l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. Or cet article contient à la fois un principe – le droit d’avoir ou non une religion, d’en changer et de la manifester – et un tempérament à ce principe – le droit pour l’État d’apporter des restrictions à la manifestation de cette religion, moyennant les conditions classiques de légalité, de légitimité et de proportionnalité. En tant que tel, cet article ne fournit donc pas de solution.
La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme est loin d’être éclairante ; bien malin qui pourrait en dégager une ligne directrice qui permettrait de trancher dans l’un ou l’autre sens. La seule chose qui soit sûre, c’est que la Cour évite soigneusement de trop s’engager sur ce terrain glissant : constatant la grande diversité des rapports entre État et religions en Europe, la Cour se retranche derrière la marge d’appréciation des États et leur laisse le soin de régler la question. Quant aux juridictions nationales, deux arrêts du 17 mars 2009 du Conseil d’État saisi de la question de l’interdiction du port du voile par des élèves à l’école montrent, a minima, qu’elles ne sont guère plus à l’aise sur ce terrain.
Dès lors que le droit ne fournit pas de réponse univoque, c’est bien dans l’arène politique et non sur le terrain judiciaire que la discussion doit se situer.
Troisième jalon : dans ces débats, un certain nombre d’éléments viennent brouiller la réflexion. Tout d’abord, il est question d’une population largement discriminée par ailleurs, qui peine à obtenir dans les faits l’égalité formelle qui lui est reconnue par la loi. Interdire voile ou burqa contribuerait, qu’on le veuille ou non, à les stigmatiser encore un peu plus. Ceci ne signifie pas qu’il faut s’interdire d’interdire mais le fait que cette stigmatisation soit inévitable complique la donne.
Ensuite, le sujet touche à l’oppression des femmes. Les raisons de porter le voile ou la burqa sont multiples et certaines femmes font ce choix librement pour des raisons qui leur appartiennent. Mais on ne peut pas nier non plus qu’il est des cas où ce choix n’est pas libre. À nouveau, sans préjuger de la meilleure solution, l’interdiction ne résoudra pas le problème de l’émancipation de ces femmes.
Enfin, ces débats charrient et révèlent les représentations que nous nous faisons du voile, avec leur lot de peurs et fantasmes, à plus forte raison quand il s’agit de la burqa. Il est difficile de soutenir que l’ordre public est menacé par les quelques femmes qui portent la burqa en Belgique. Et si l’on soutient le combat de femmes qui souhaitent enlever le voile au nom de la liberté individuelle, il paraît difficile de ne pas trouver respectable, au nom de cette même liberté, celui d’autres femmes qui souhaitent le porter. Avec une condition essentielle : que ce choix soit opéré librement.
Notre propos n’est pas de minimiser les difficultés rencontrées par les acteurs sur le terrain, ni les questions de principe qu’elles soulèvent et qui méritent indéniablement réflexion. Mais il nous semble que le débat gagnerait en qualité et en crédibilité s’il était ramené à sa juste place politique et médiatique. Et si tous ses acteurs pouvaient s’accorder sur le fait que d’autres problèmes autrement plus urgents réclament au moins autant de temps et d’énergie : les discriminations, l’intégration, la cohésion sociale et les violences physiques, morales et symboliques que subissent encore trop souvent les femmes. Il faut espérer que les Assises de l’Interculturalité qui doivent démarrer prochainement ne passeront pas à côté.
