Le tic-tac infernal des pensions

DEMONTY,BERNARD; DRUEZ,NICOLAS

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Mercredi 16 septembre 2009

Pensions Plus le temps passe, plus le problème du financement s’aggrave

La crise a apporté son lot de catastrophes, mais elle a aussi renforcé des problèmes qui n’avaient certainement pas besoin de cela. Les pensions sont l’un d’entre eux. Le point sur la question, en commençant par la question qui fâche.

1L’Etat pourra-t-il payer les pensions dans les années à venir ? A cette question, le ministre des Pensions, Michel Daerden, a eu récemment cette réponse : « Il n’y a pas de problème fondamental de paiement des pensions à l’horizon 2015. » Il ne s’est pas prononcé pour la suite… Une réponse qui laisse perplexe Pierre Pestieau, professeur d’économie publique à l’Université de Liège, qui travaille depuis plus de vingt ans sur la question. « On a tort de donner des dates précises pour la survenance de problème de payement des pensions car le problème est déjà là. Il se pose entre aujourd’hui et 2060. Dans cette période, la question qui se pose est “où trouver l’argent pour financer les pensions ?”, sachant que si l’on prend uniquement en compte les cotisations, les retraites ne sont pas financées, déjà actuellement. Déjà aujourd’hui, l’Etat intervient car les cotisations ne suffisent plus. »

2D’où vient le problème ? Le problème est démographique. Le système de la pension légale consiste à recueillir les cotisations des personnes qui travaillent afin de financer la subsistance des personnes les plus âgées, qui n’ont plus de revenu professionnel. Ceci postule que le nombre de personnes en âge de travailler et ayant un emploi soit suffisant par rapport au nombre de personnes qui touchent une pension. Et c’est là que le bât blesse. Car le nombre de personnes âgées augmente sans cesse. L’espérance de vie des hommes, et c’est heureux, passera de 77 ans aujourd’hui à 85 ans en 2060. Celui des femmes passera de 83 ans aujourd’hui à 90 ans en 2060. Mais parallèlement, le taux de fécondité diminue. Il s’élève actuellement à 1,81 enfant par femme et devrait se stabiliser à 1,75 enfant entre 2030 et 2060. Quelques éléments, comme le solde migratoire, pourront compenser partiellement l’écart, mais cela ne suffira pas. Dans son dernier rapport, le Comité d’études sur le vieillissement estime que le coût budgétaire des pensions va augmenter au fil des ans. Actuellement, il s’élève à 9,1 % du produit intérieur brut, soit environ 30 milliards d’euros. En 2014, la facture va passer à 10,3 % du produit intérieur brut (soit 34 milliards d’euros, au PIB actuel), pour passer à 13,3 %

en 2030 (45,22 milliards) et à 14,4 % en 2060 (49 milliards).

3En quoi la crise aggrave-t-elle le problème ? La crise renforce le problème car à cause de la hausse du chômage, l’Etat touche moins de cotisations de la part des travailleurs. Il dispose donc de moins de moyens pour financer les pensions. Quand on sait que les cotisations ne suffisaient déjà plus pour financer la charge des retraites, on comprend l’aggravation du problème. A cela s’ajoute le fait que l’Etat doit également financer une forte hausse des dépenses de chômage. Ce problème s’aggravera, du reste, en 2010 et 2011, puisque le bureau du Plan annonce une très forte hausse du chômage.

4L’Etat a-t-il déjà pris des mesures ? Si la crise l’aggrave, le problème du financement des pensions n’est pas neuf. Depuis deux bonnes décennies, il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir. « Car si quelque chose est prévisible, c’est l’évolution démographique », dit Pierre Pestieau. Les gouvernements ont donc entrepris quelques réformes, parfois de leur plein gré, parfois sous l’impulsion de l’Europe. On peut notamment citer le passage de l’âge de la retraite des femmes de 60 à 65 ans, qui s’est effectué progressivement entre 1997 et 2009. « On peut aussi évoquer les efforts entrepris pour limiter le recours à la prépension dans certains secteurs. L’âge de départ effectif est passé de 57 à 59 ou 60 ans, poursuit Pierre Pestieau. Des efforts insuffisants, mais qui ont quand même permis que le déficit n’augmente pas. »

5Quelles mesures le gouvernement peut-il prendre pour régler le problème du financement des pensions ? Quoi qu’il arrive, le règlement du problème des pensions ne sera pas indolore. « Il y a trois solutions, dit Pierre Pestieau. Soit on augmente les cotisations, soit on réduit les prestations, soit on relève l’âge de la retraite. » Pour le professeur, l’augmentation des cotisations sera difficile. « Dans les prochains mois, il est probable que l’on assiste à des augmentations de taxes, mais il est probable que les recettes n’iront pas au financement des pensions, vu les urgences du moment. » Deuxième piste : la réduction des prestations. Ce ne sera pas simple non plus. Car les pensions, en Belgique, sont déjà basses par rapport à celles des autres pays industrialisés. Il n’y a donc pas beaucoup de marge de réduction. A une exception près, politiquement explosive : les pensions du secteur public. Ces pensions sont, en effet, plus élevées que celles du secteur privé, car elles sont liées à l’évolution des salaires, alors que les pensions privées sont simplement indexées. Il y a donc une marge de réduction dans les pensions publiques. Reste à voir si un homme politique belge se

risquera à s’aventurer dans cette direction. Enfin, troisième piste, le relèvement de l’âge de la retraite. Il est actuellement fixé à 65 ans. « Mais il ne suffit pas de décréter que l’âge de la retraite est de 67 ans, comme on l’a fait en Allemagne, relève Pierre Pestieau. Il faut aussi relever l’âge effectif du départ à la retraite. » Car en Belgique, si l’âge officiel est de 65 ans, l’âge de départ effectif tourne autour des 59 ans, ce qui fait de la Belgique l’un des pays où le taux d’activité des travailleurs âgés est le plus bas. Le relèvement de l’âge officiel est donc un débat presque théorique. En revanche, le gouvernement envisagera probablement prochainement de repousser l’âge de départ effectif. Comment ? « En fermant une partie des portes de sortie, comme les prépensions ou les pensions “canada dry” (qui consistent à financer les départs à l’aide d’allocations de chômage, NDLR), dit Pierre Pestieau. C’est sans doute la mesure la moins impopulaire que pourra prendre le gouvernement. Mais elle risque, hélas, de s’avérer insuffisante.

Les pensionnés ont-ils le blues ?

Les vieux ne rêvent pas », disait Brel, au beau milieu des trente glorieuses. Aujourd’hui, les pensionnés, du moins beaucoup d’entre eux, dépriment. La principale raison en est évidemment la maigreur de leurs ressources. Parmi les plus de 65 ans, une personne sur quatre est, en Belgique, susceptible de sombrer dans la pauvreté. C’était, avant la crise, plus que chez nos voisins allemands, néerlandais et français, où le revenu des aînés est réparti moins équitablement. Désormais, l’écart s’est resserré. Les pensions belges, majoritairement financées par le premier pilier (la pension légale), ont en effet par essence mieux résisté que dans d’autres pays où le revenu des retraités comporte une large part de produits financiers, dits du deuxième (alimenté par les employeurs) et du troisième (constitué individuellement par les travailleurs) piliers. Un récent rapport de l’OCDE l’affirme, qui place le système de retraites belge parmi ceux qui ont le moins souffert de la crise, au même rang que les pays du modèle scandinave, et loin devant les voisins précités.

Pour autant, il n’y a pas matière à pavoiser. La retraite est, dans la plupart des cas, synonyme de baisse importante du revenu disponible. La pension légale compte, en moyenne, pour moins de deux tiers du dernier salaire perçu. Dès lors, beaucoup de pensionnés font ceinture. Une enquête, menée pour le compte de Test-Achats à l’automne 2007 révélait ainsi que près de la moitié (47 %) des retraités belges rabotaient leurs dépenses quotidiennes. Pis même, alors que ces postes sont traditionnellement associés aux temps heureux de la retraite, plus d’un tiers d’entre eux avouaient avoir dû réduire les sommes consacrées à leurs loisirs et à leurs voyages. Malgré tout, les Belges continuent à faire valoir leur droit à la pension avant la limite légale.

Au reste, leurs cadets, les actuels actifs, n’envisagent pas plus positivement leur retraite. En 2008, à peine 43 % des actifs belges pensaient qu’elle serait meilleure que celle de leurs parents, selon une étude internationale financée par Axa Et, le pessimisme menant à la résignation, ceux-ci sont, en Europe, les moins défavorables au relèvement de l’âge légal de la pension. Les jeunes ne rêvent donc pas non plus.

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