Une version floue du triangle amoureux

MAURY,PIERRE

Page 32

Vendredi 18 septembre 2009

Le nouveau roman de Lionel Shriver n’intéressera personne si on se contente d’en fournir le sujet, surtout en comparaison avec Il faut qu’on parle de Kevin, son premier ouvrage traduit en français. Il y était question d’un fils meurtrier sur lequel sa mère s’interrogeait. C’était réalisé avec un rare brio. Cette fois, la romancière met en scène La double vie d’Irina. Ah ! bon ? La femme adultère, une histoire ancienne dont on a lu tant de versions qu’il n’y reste plus rien à découvrir. Passons. Ou plutôt ne passons pas : c’est réalisé avec… un rare brio. Le dire n’est rien. Il faut plonger dans un livre qui, dès la page 67, devient la source d’un merveilleux doute entretenu jusqu’à la fin, à donner le vertige.

Et pourtant, jusqu’à la page 66, le récit semblait « normal ». Un premier chapitre pour situer les personnages et placer Irina au bord du gouffre. Un deuxième pour mesurer la profondeur de ce gouffre. Présentation d’une situation délicate…

Irina, illustratrice de livres pour enfants, est heureuse avec Lawrence, son compagnon depuis une dizaine d’années. Même si leur relation est moins passionnelle qu’au début. Même si Lawrence est parfois barbant dans ses commentaires politiques – il est spécialiste du terrorisme. Même si Ramsey Acton, avec qui ils dînent une fois par an le jour de son anniversaire, n’a que le snooker, sport où il est champion, comme centre d’intérêt. Lawrence aime beaucoup ça, Irina s’ennuie. Aussi ne se montre-t-elle pas enthousiaste à la suggestion de Lawrence, absent de Londres à la date habituelle : dîner seule avec Ramsey. Mais un charme inattendu opère, Irina est séduite par le champion de snooker et le retour de Lawrence lui fait comprendre qu’elle a perdu toute affection pour lui.

À la fin du chapitre 2, elle réalise que tout a changé. Page 67, donc, nous y voici, commence un chapitre (2) qui propose une version très différente de ce qu’on vient de lire. Il y aura ainsi dix chapitres dédoublés à travers lesquels les faits des mêmes périodes présentent de grandes contradictions. Irina possède vraiment deux vies, et il est impossible de savoir si l’une est réelle et l’autre, rêvée – et, dans ce cas, laquelle ?

Le jeu de la fiction est sournois. Des détails identiques attirent l’attention dans les deux versions, mais ils n’ont pas toujours le même sens. Des phrases sont placées dans la bouche d’un autre protagoniste. Des effets de miroir sont placés çà et là. Quel est l’homme qui occupe toute la place dans le cœur et le quotidien d’Irina ? Lawrence ou Ramsey ? La question devient lancinante. Une réponse sera (peut-être) fournie au douzième et dernier chapitre, dans la mesure où le récit se clôt d’une seule manière.

Entre-temps, on aura appris à croire tout et son contraire – ou à ne rien croire, ce qui revient au même puisque Lionel Shriver a égaré le lecteur dans un labyrinthe où les possibilités semblent posséder une égale valeur. Elle a aussi posé, autour d’un triangle amoureux aux lignes floues, quantité de personnages qui épousent des rôles variables. Très fort.

Pas de résultats.