La résistance, camarade !
MANCHE,PHILIPPE
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Mercredi 23 septembre 2009
Avec « L’armée du crime », Robert Guédiguian signe son film le plus ambitieux qui s’inscrit dans une filmographie salutaire et engagée.
entretien
C’est un épisode peu connu de la résistance française que raconte le réalisateur Robert Guédiguian. En ciblant au plus près cette « armée du crime », le nom qu’a donné la propagande à ce groupe de jeunes Juifs de toutes les nationalités partis en clandestinité et en guerre pour libérer la France du nazisme, le cinéaste de Marius et Jeannette signe une œuvre essentielle. Essentielle parce que Guédiguian accomplit son devoir de citoyen tout en signant un film pédagogique. A l’heure où la frilosité règne, Robert Guédiguian, rencontré longuement dans un hôtel lillois, rappelle la nécessité et l’urgence de l’engagement. C’est la lecture contemporaine qui transparaît en filigrane de L’armée du crime.
« L’armée du crime » est un film de résistance, de lutte et de combat, bref, un sujet qui n’attendait que vous. Dans quelle mesure est-il plus exigeant que vos autres films ?
Plus exigeant, je ne pense pas mais c’est vrai qu’il y véhicule la somme de tous les thèmes que j’ai traités. Jusque dans l’intime, d’ailleurs. Ce qui n’est pas anodin parce que ces gens-là m’ont aidé à me former. C’étaient des modèles quand j’étais gamin, comme Che Guevara. J’ai lu leurs lettres, j’ai connu un peu leurs exploits. Ils ont du courage, ils vivent dans une d’exaltation permanente et mènent un combat d’une justesse absolue incontestable et incontestée. C’est le bonheur.
Pourquoi cette « Armée du crime » en 2009 ?
C’est une série de hasards. On m’a dit que le film résonnait bien aujourd’hui. C’est parce qu’il a été fait aujourd’hui. Et que je suis le produit de mon époque. Si je n’avais pas envie de le faire il y a quinze ans, c’est sans doute pour des raisons de cet ordre-là également. L’histoire était moins oubliée, il y a ce rapport à l’oubli aussi qui m’a incité à le faire. Cet épisode est largement oublié, à part chez les spécialistes. Il n’est plus revendiqué parce que les gens qui le revendiquaient n’existent plus.
La disparition progressive de la gauche, du mouvement ouvrier, de ces communautés-là fait que l’histoire n’est plus revendiquée par personne. Et elle n’est plus commémorée, n’est plus publique, elle se dissipe et se dissout comme d’autres pans entiers du mouvement ouvrier.
D’où le personnage de Henry Krasucki, le légendaire syndicaliste français ?
J’aurais pu faire le film sans parler de lui parce qu’il n’a pas été exécuté, mais déporté. Mettre Krasucki, c’est l’ancrage contemporain, il permet de faire le pont entre eux et nous.
On reste médusé devant la lâcheté du gouvernement français qui s’est littéralement couché devant le Reich…
Une dame, hier, a presque pleuré. De honte. Et c’est la vérité. Les Brigades spéciales n’avaient rien à envier à la Gestapo. Toutes les tortures évoquées dans le film sont véridiques.
Quelles recherches avez-vous effectuées en amont ?
Comme cette histoire nous est très proche, nous avons repris les livres que nous avions déjà lus. Nous avons également rencontré deux survivants du groupe : deux Arméniens de 93 et 88 ans.
Nous avons beaucoup parlé avec eux, on voulait des impressions, des choses qu’on ne trouve pas dans les livres comme des souvenirs, des choses particulières ou du ressenti. Leur mémoire est intacte ?
Intacte. En France, il y a une vraie tradition où les vieux résistants sillonnent les lycées pour raconter la résistance aux gens.
Sauf erreur, « L’armée du crime » est votre premier film historique ?
Oui, il y avait eu Rouge midi qui était plus stylisé et réalisé avec très peu de moyens.
Je voulais que la reconstitution soit la plus juste possible, je ne voulais surtout pas d’à peu près. Même sur les explosions… Le public est trop habitué au cinéma hollywoodien. Je pense que le public est très vigilant. On ne peut pas se permettre de lésiner sur ces scènes-là qu’on a prises à bras-le-corps.
C’est un film à l’ancienne…
Je crois que tous les créateurs du monde vont, en vieillissant, vers la simplicité. Tous. Les peintres, les romanciers… Si le contenu existe réellement, on n’a pas besoin d’artifices mais c’est difficile la simplicité, l’évidence. Aujourd’hui, et de plus en plus souvent, je me dis que je veux bien tout jeter et ne garder que John Ford. C’est une boutade. J’ai encore regardé Comme elle était verte ma vallée et après trois minutes, je chialais. Et ça marche comme il y a 50 ans. Et ça ne m’arrive pas avec des films vus l’an dernier.
Je reste dans une écriture limpide et fluide. C’est comme si je parlais d’un roman, avec une syntaxe et un vocabulaire. Il n’y a pas d’effets.
C’est aussi la première fois où vous avez autant de personnages…
Il y avait 81 rôles, c’est énorme. Il fallait gérer tout cela et parmi les 81, 30 étaient importants.
Les rares scènes d’amour sont tournées avec beaucoup de pudeur et de sensibilité…
Je voulais qu’on soit très proche d’eux. Et qu’on se dise que nous sommes comme eux. Et montrer l’intérieur des scènes d’amour, de sport, de leur vie quotidienne… Quand ils font de la barque, c’est comme dans n’importe quel autre film de cette époque : il fait beau et le cadre est bucolique et glamour.
Votre film pose clairement la notion d’« engagement ». Qu’est-ce qu’il manque aujourd’hui pour que les gens descendent dans la rue ?
Je crois, hélas, que lorsque nous n’avons pas une vision à long terme, il est difficile de se battre au jour le jour. Ces gens-là n’étaient pas indifférents à ce qui se passait autour d’eux et ils se sont battus parce qu’ils avaient une vision à long terme, une utopie, un idéal.
Il y a des gens qui font des choses formidables. Des mères de famille, par exemple, dans un quartier, qui se mobilisent parce qu’on veut expulser la copine de leur petite fille. Il y a des gens qui ne sont pas militants ni politisés mais qui se mobilisent par humanité. C’est formidable et c’est aussi ça l’héroïsme aujourd’hui.
Evidemment, ce combat-là est fini et ne se poursuit pas dans un autre combat. Rien ne s’enchaîne. Ce sont des combats ponctuels. Pour mener un combat permanent, il faut une visée, un but. Et le but, il faut le redessiner et le réinventer parce qu’il n’existe plus. Je crois que ça reviendra.
Votre but, vous, n’a pas changé en trente ans ?
Non. C’est pour cela que je parle toujours de ces mêmes questions. Je crois qu’on ne peut pas être tout à fait heureux si on n’est pas engagé pour des combats qui ne nous concernent pas directement. Si on ne s’engage pas dans des combats du voisin, si on ne s’occupe pas de lui.
Si on est indifférent à ce qui se passe autour de nous, on ne tient pas longtemps. J’espère et je pense, je suis optimiste en disant ça, que les hommes ne peuvent pas être heureux si autour d’eux, personne n’est heureux.
On ne peut pas être heureux tout seul. Et s’engager, c’est ça. Faire en sorte que tout le monde a un certain niveau de bonheur. C’est plus cela que je prône depuis le début. Je ne peux pas me retirer et vivre indifférent au malheur du monde.
Il y a cet engagement, bien sûr, mais aussi l’identité par rapport à plein de choses, à ses racines, à son couple…
Bien sûr. Parce qu’on n’est pas engagé sur des choses collectives et non engagé sur le terrain privé. Vouloir que le monde s’améliore, c’est aussi vouloir que les rapports au sein du couple s’améliorent, que les relations d’amour s’améliorent, que les relations parents/enfants s’améliorent. Soient les meilleures possible. Nous sommes dans un combat permanent.
A l’époque de Marie-Jo et ses deux amours, je disais que c’était un film révolutionnaire. Ce sont des rapports interindividuels et amoureux. Il faut aussi se mêler de ça et pas uniquement de choses sociales. Je crois que l’engagement est aussi dans l’intime. On ne peut pas être révolutionnaire et frapper sa femme.
On a le sentiment qu’à l’inverse de la forme où votre mise en scène s’épure, le fond, lui, se durcit. Ce qui n’est pas contradictoire…
C’est vrai qu’il y a des choses qui m’énervent encore plus qu’avant. Et ça m’énerve parce qu’elles n’ont pas changé. Des raisonnements me rendent dingues. Quand on a caricaturé Krasucki pendant des années, ça m’énerve parce qu’il n’a jamais dévié, il n’a jamais changé de camp, changé de voiture et il a défendu les smicards toute sa vie. Je n’ai pas envie de nuances. Un bourgeois qui me dit que Krasucki était stalinien, j’ai envie de lui foutre une baffe. Parce que c’est faux ! C’est quelqu’un qui est passé de la résistance au combat quotidien toute sa vie dans son costume, c’est vrai, minable et qui est mort dans un petit pavillon de banlieue. Alors oui, ce type de raisonnement m’énerve.
Le constat du film est amer…
J’ai lu des textes de déportés communistes qui étaient revenus et qui disaient dans les années soixante avoir le sentiment d’avoir été déportés « pour rien ». Parce que le monde n’a pas changé. Mais ils n’ont pas été déportés pour rien. Je ne suis pas d’accord avec eux. S’ils n’avaient pas fait ça, ce serait bien pire. C’est la fameuse phrase magnifique de Camus quand il a eu le prix Nobel : « Si nous ne pouvons pas refaire le monde, faisons au moins en sorte qu’il ne se défasse pas. »
C’est vrai que le rêve socialiste, communiste ne s’est pas réalisé et c’est vrai aussi qu’il s’est passé d’affreuses choses en Union soviétique. Pour autant, ça n’enlève rien à la justesse de ce qu’ils ont accompli. La lutte héroïque du peuple vietnamien, comme on disait dans les manifs, je continue à dire qu’elle était héroïque.
Est-ce que cette période est un terreau plus propice pour les artistes engagés ?
Je n’aime pas beaucoup le cinéma français contemporain, je le préférais il y a dix ans. Autour de 1995, à la fin de Mitterrand, il y a eu une espèce de sursaut avec des films où il y avait plus de préoccupations.
Votre prochain film se situera donc à Marseille ?
Je le fais une fois sur deux, oui. Et je retrouve Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride. Gérard Meylan sera là aussi et nous tournerons au printemps. Le film s’appellera Les pauvres gens. C’est le titre d’un poème de Victor Hugo qui est dans La légende des siècles. Je garde le titre et la chute. Mais pour le reste, tout est différent.
nouveau
L’armée du crime
En suivant le combat et la lutte essentielle et légitime d’un groupe de Juifs (Hongrois, Arméniens…) contre les nazis dans le Paris de la Seconde Guerre mondiale, Robert Guédiguian dessine une formidable reconstitution d’époque mais surtout y insère un souffle romanesque qui n’a rien à envier à d’autres productions du genre.
Mais l’enjeu se situe dans l’ancrage contemporain du film où il est avant tout question de résistance, d’engagement et d’idéal. Venant de la part d’un réalisateur qui se bat depuis ses débuts contre les inégalités en tout genre, la démarche est plutôt habile dans l’époque anxiogène qui est la nôtre où la frilosité règne en reine.