Tous fans des Sexties

COUVREUR,DANIEL

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Vendredi 25 septembre 2009

Bande dessinée Cuvelier, Crepax, Forest et Peelaert ont décoincé le 9e Art

ENTRETIEN

Critique d’art né à Bruxelles, Pierre Sterckx a initié Hergé à l’art moderne. Il est aujourd’hui l’un des connaisseurs les plus éminents du 9e Art et le commissaire enthousiaste de l’exposition Sexties. Nous lui avons demandé de nous parler de l’érectilité des figures de Cuvelier, Crepax, Forest et Peellaert, la bande des quatre dont le trait déshabille la bande dessinée au Palais des Beaux-Arts.

Comment votre regard s’est-il fixé sur ces quatre auteurs de la fin des années 1960, dont l’art de l’érotisme était passé de mode ?

Je ne les ai pas sélectionnés moi-même. Je n’ai pas non plus choisi le titre de l’exposition. L’aventure de Sexties m’a été proposée en bloc. Mais le choix des quatre auteurs repose tout simplement sur leur caractère fondateur. Cuvelier, Crepax, Forest et Peellaert sont les quatre premiers dessinateurs érotiques de l’histoire de la bande dessinée en Europe. La ligne est cohérente. Ils ont fondé le courant érotique dans un médium censuré et asexué : à l’époque, la bande dessinée s’adressait prioritairement aux enfants. Sexties va secouer le prunier de la bande dessinée. A cause du titre, tous les gens vont vouloir y aller et ça va les faire réfléchir.

A l’âge d’or, c’était quasi pervers d’oser le sexe dans la BD franco-belge ?

Oui. L’un des objectifs de Sexties, c’est d’ailleurs de sortir ces auteurs aujourd’hui disparus de l’enfer ! La BD était un art pour enfant et l’on considérait que ceux-ci n’avaient pas de sexualité. En réalité, des héros comme Flash Gordon ou Tintin affichaient une sexualité refoulée. La force d’auteurs comme Cuvelier ou Crepax, c’est d’avoir osé la régression. C’est en cela qu’ils gênaient les moralistes. Dans leurs histoires, au-delà des images un peu hard, ils voulaient retrouver les paradis enfantins. Prenons l’exemple de Crepax. Au premier regard, son univers semble sado-maso. Mais en réalité, ce n’est pas un obsédé du marquis de Sade. Il joue à défaire le nœud étrange de la souffrance et du plaisir. Son héroïne, Valentina, est une incarnation de la régression positive.

Ces auteurs ne dessinaient pas pour être exposés dans les musées mais pour voir leurs planches imprimées en albums. Leurs dessins tiennent le mur ?

Sexties va permettre d’apprécier leur talent. Dans les albums, les cases sont toutes petites. Les planches, c’est autre chose. Elles donnent la vraie dimension de l’art. L’exposition propose aussi des « blow-up » sur les murs. Le public va être surpris de découvrir combien ces quatre dessinateurs sont prodigieux. Les expositions valorisent les originaux qui sont des dessins de maître. La photo a vécu la même évolution. Au départ, on la regardait dans les magazines et les beaux livres, pas au mur. Les temps ont changé. Pour la bande dessinée aussi. Le passage de l’horizontal au vertical, c’est le passage au pictural. Pensez à Pollock, le peintre de l’expressionnisme abstrait : il travaillait à l’horizontale, avant de mettre ensuite ses tableaux aux murs pour voir clair dans ses turbulences…

En 2009, les scènes d’amour sont omniprésentes dans les albums de bande dessinée. Le sexe s’est banalisé mais aussi vulgarisé ?

Il y a de l’art quand il y a retardement de la pulsion. L’industrie actuelle du porno fournit de bons objets faciles à tourner immédiatement en fantasmes. Mais l’art consiste à retarder la jouissance, la déplacer. Il ne s’agit pas de petits déshabillages vite faits ! Sexties est une expo sans effets. Ce dont il est question, c’est du style. On ne va pas du tout dans le voyeurisme ni le porno. On ne va pas chercher le petit zizi ou la petite chatte mais la beauté, celle du trait des personnages, des situations. C’est un enchantement. On touche à l’histoire de l’art, quelque part entre la peinture et la littérature. La bande dessinée est une invention aussi importante que la photographie. Son influence culturelle est grandissante. Que l’on pense au cinéma, par exemple. J’ai en tête ce film de Jean-Luc Godard avec Marina Vlady, Deux ou trois choses que je sais d’elle. On est en 1966 et l’actrice porte un petit pull rouge qui ressemble aux aplats de couleur des albums de Peellaert !

guido crepax

Bien avant que Hugo Pratt ne soit connu et reconnu comme un géant parmi les géants, encore plus avant que Milo Manara ne déclenche son fameux déclic et que Serpieri ou Giardino n’entrent en scène, Guido Crepax fait entrer les « fumetti » dans l’âge adulte. Les milliers de pages qu’il signe jusqu’à sa mort en 2003 sont toutes placées sous le signe de l’érotisme, notamment ses adaptations de Sade, Sacher Masoch, Emmanuelle ou Histoire d’O. Mai son œuvre la plus célèbre est Valentina, dont le premier album sort en 1968. Clone de papier de l’actrice Louise Brooks (qui a également marqué Pratt), Valentina est, comme toutes les autres créatures de Crepax, l’objet de fantasmes sado-masochistes. Un auteur important de par la grande inventivité de ses cadrages et mises en scène. (J.-F. Lws).

guy peelaert

Décédé l’an dernier, objet d’une expo au Musée Maillol cet été à Paris, le Belge Guy Peelaert n’a fait qu’un passage-éclair dans l’univers de la BD au milieu des années soixante avec deux albums franchement psychédéliques : ses héroïnes, Jodelle et Pravda, ont respectivement les traits de Sylvie Vartan et de Françoise Hardy. Plus proche du pop art que de la bande dessinée, il devient culte avec ses travaux de peinture, connus du grand public au travers de célébrissimes affiches de films (Taxi Driver de Scorsese, Paris, Texas de Wenders) ou pochettes d’albums de rock (Diamond Dogs de David Bowie, It’s Only Rock And Roll des Rolling Stones). (J.-F. Lws).

paul cuvelier

Paul Cuvelier a été malheureux toute sa vie de ne faire « que » de la bande dessinée alors que son talent aurait pu faire de lui un grand peintre. Avec Hergé et Jacobs, il fait partie de la sainte trinité des débuts du journal Tintin où il signe la célèbre saga des aventures exotiques de Corentin Feldoë. Si les scénarios de Corentin sont devenus illisibles aujourd’hui, le dessin de Cuvelier reste un des plus somptueux de l’histoire de la BD. Le grand public sera donc surpris d’apprendre que ce maître de la BD classique (encore alors vue comme un art mineur pour enfants) aura été un des précurseurs de l’érotisme dans le neuvième art. C’est Jean Van Hamme, le futur scénariste star, qui, en 1968, lui concocte Epoxy, conte mythologique prenant pour cadre l’Antiquité gréco-romaine, sorte de paradis de la perfection artistique. Car, de ses dessins et peintures érotiques personnels, des Corentin ou d’Epoxy, se dégage la même quête de la beauté. (J.-F. Lws)

jean-claude forest

Disparu il y a 21 ans déjà, Jean-Claude Forest restera comme le créateur d’une icône des années 60 : Barbarella, née en 1962 et considérée comme la première BD adulte, est la première femme libre de la BD, la première héroïne de la BD tout court. Evoluant de planète en planète, elle n’est pas en reste par rapport à la libération sexuelle puisqu’elle hésite rarement à céder aux robots et aux extraterrestres qu’elle rencontre et qui lui procurent une machine mythique, l’« orgasmotron ». Forest, qui collaborera ensuite avec Gillon et Tardi, est un peu à la BD française ce que Vadim est au cinéma français avec son Et dieu créa la femme. Les deux hommes se rencontreront d’ailleurs puisque c’est Vadim qui portera Barbarella sur grand écran en 1968. Sex symbol de papier, elle est intimement liée au cinéma : sa plastique est clairement celle de Brigitte Bardot, mais c’est sa concurrente Jane Fonda qui l’incarnera à l’écran. (J.-F. Lws)

« Sexties : Crepax, Cuvelier, Forest, Peelaert » Bozar, Bruxelles. Jusqu’au 3 janvier 2010, du mardi

« Sexties : Crepax, Cuvelier, Forest, Peelaert » Bozar, Bruxelles. Jusqu’au 3 janvier 2010, du mardi au dimanche de 10 à 18 h (le jeudi jusqu’à 21 h).

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