Siné massacre depuis 60 ans

COUVREUR,DANIEL

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Jeudi 15 octobre 2009

Presse L’album de tous les coups de gueule

Entretien

Paris

De notre envoyé spécial

Fils de bistrotière et de ferronnier, Siné est né avec un curé dans le nez. Tout petit, il est biberonné à la liberté d’indignation. Il dézingue du flic et du militaire. A 27 ans, il arrache sa première médaille : le Prix de l’humour noir. Mais son ton radical rend ses dessins impubliables dans la presse bien-pensante de la France gaullienne. L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud sera le premier à oser lui ouvrir une tribune graphique où il se déchaîne contre l’Algérie française. Quand De Gaulle dit à Draguignan « Nous avons à achever notre problème algérien », Siné croque un enfant de la patrie prompt à étrangler l’Ouléma.

Porte-voix des réfractaires, des déserteurs, des insoumis, des révolutionnaires de tous poils, le caricaturiste fonde sa revue, Siné Massacre, en 1962, pour s’attaquer à l’establishment, l’armée, la police, l’église. Le journal s’arrêtera devant l’avalanche des procès mais Siné poursuit sa rébellion dans L’Enragé puis dans Charlie Hebdo, où il ira « semer sa zone, tel un fauve derrière ses barreaux » aux cris de « 14 juillet au viol », « Pompidou assassin » et « Coluche président de tous les Français ».

En septembre 2008, cet ennemi des constipés de la pensée est renvoyé de Charlie Hebdo par un rédacteur en chef foutre au cul. « Pour vivre heureux, vivons virés », clame l’expulsé. Hargneux, il va fonder, à près de 80 ans, Siné Hebdo pour pendre les banquiers « par les couilles en or ». Un an plus tard, ce nouvel hebdo de parti- pris frise les 3 millions d’exemplaires vendus. Son audience dépasse celle de Charlie et Siné célèbre 60 ans de caricature avec un album grinçant contre les képis stupides. Antipolitisme virulent, sexe drôle, anticléricalisme universel et passion du jazz : le meilleur de Siné en 200 pages libertaires pour témoigner de son talent. Il nous a reçus dans son petit Centre d’affaires de Montreuil, entouré de femmes : c’est sûr nous n’avons pas rancard chez un vieux con !

Comment faites-vous pour garder intacte votre capacité d’indignation. Les régimes et les procès n’ont aucune prise sur vous ?

Je fais tout de même attention à ne pas me faire matraquer toutes les semaines ! Et puis quand on condamne un dessinateur, ce n’est jamais trop méchant. Cela dévore du temps et il y a des choses plus sérieuses à faire comme le journal, par exemple. Mais j’ai eu des menaces de mort. Il n’y a pas que des rigolos alentour. Il faut être solide moralement. Cela convient à ma nature : les procès me rendent teigneux !

La presse française semble un peu en panne d’esprit critique depuis l’élection de Sarkozy. C’est ce qui explique le succès inattendu d’un journal comme « Siné Hebdo » ?

C’est vrai que j’entends régulièrement parler de journalistes menacés de perdre leur boulot s’ils dérogent à la ligne. Ce sont peut-être des bruits de chiottes mais je sens une vraie panique dans la profession. Un journaliste a été viré sous de faux prétextes après avoir publié deux fois dans Siné Hebdo. Nous n’avons pas les moyens de faire un pont d’or à tous ceux qui risquent d’être jetés de leur boulot à la radio, à la télé ou dans les journaux. La France des médias vit un peu en période de guerre. C’est pour ça que Siné Hebdo est indispensable. Nous sommes la voix de tous les gens emmerdés par un régime qui pue au nez.

Depuis votre éviction de « Charlie Hebdo », vous êtes redevenu un symbole de résistance. Sans vous vexer, il n’y a pas de jeunes pour prendre la relève ?

On a du mal à en trouver d’aussi costauds que moi. Pas assez révoltés sans doute. Ils n’ont peut-être pas mangé assez de vache enragée. Ou alors, quand on leur dit d’y aller plus fort, ils tombent dans le pipi-caca. Il ne faut pas confondre méchanceté et vulgarité : ce qu’on leur demande, c’est du rentre-dedans.

Après 60 ans de carrière, en quoi êtes-vous toujours dérangeant ?

Je ne m’en rends pas vraiment compte. Je n’ai pas d’ambition artistique. Mon style est répétitif un peu comme celui du Chat de Geluck. D’ailleurs j’ai aussi commencé avec un Chat mais je m’en suis débarrassé pour ne pas me faire plomber. On ne supporte pas que je refuse de m’assagir en vieillissant. Je radote de temps en temps mais mes cibles restent à abattre : l’ordre policier et les religions en général, qui sont pour moi une aberration à tout point de vue. Je suis né anticlérical, je ne suis ni islamophobe ni antisémite mais les femmes voilées, ça me fout en l’air. Je suis triste pour elles et pour tout le monde.

Siné, 60 ans de dessins, Hoëbeke, 200 p., 30 euros.

Le Chat de Siné est en 1956 dans « France-Soir ». Il a fait le tour du monde en cartes postales et dans

Le Chat de Siné est en 1956 dans « France-Soir ». Il a fait le tour du monde en cartes postales et dans un spectacle de cabaret. Ses albums et ses jeux de mots se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires.

Violemment antigaulliste, Siné n’a jamais ménagé l’image du Général, comme en témoigne ce dessin paru

Violemment antigaulliste, Siné n’a jamais ménagé l’image du Général, comme en témoigne ce dessin paru dans le premier numéro de “L’Enragé” en mai 68.

Considérant la femme comme « la plus belle conquête de l’homme », Siné a publié des images érotiques

Considérant la femme comme « la plus belle conquête de l’homme », Siné a publié des images érotiques dans Lui, et dans le recueil “Erotissiné” (dont est extraite cette caricature).

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