Les héritiers de Boris

CAUWE,LUCIE

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Vendredi 16 octobre 2009

Owen Matthews raconte les mille petites histoires de sa famille, drôles, tristes, sidérantes parfois, pour relater l’Histoire de la Russie.

Pas besoin de connaître l’histoire de la Russie récente pour se lancer dans Les enfants de Staline, premier livre convainquant d’Owen Matthews. Né à Londres en 1972 d’un père anglais et d’une mère russe, le Britannique y déploie superbement une fresque familiale courant sur trois générations, de Kiev à Moscou principalement. Il nous amène ainsi à découvrir, de l’intérieur, l’histoire d’un pays qui le fascine depuis vingt ans, comme il a ébloui son père dans les années 60 – et glisse suffisamment de balises pour ne jamais perdre son lecteur.

Sidérant et d’autant plus fort qu’il est véridique, le récit s’arrête à trois périodes. L’Ukraine en 1937, quand Boris Bibikov, son grand-père, cadre dévoué du Parti, est emmené par les mêmes communistes, accusé de trahison et assassiné sans que sa famille soit avertie de sa mort. La femme de Boris sera aussi victime des purges staliniennes et envoyée dans un goulag dont elle reviendra folle. Quant à leurs deux filles, Lenina et la toute petite Ludmila (la mère de l’auteur), elles devront affronter seules la Seconde guerre mondiale.

Matthews épingle alors le sort de ses parents, dans les années 60, en pleine guerre froide. Anglais russophile, son père est heureux de trouver du travail à Moscou et d’y rencontrer Ludmila, la femme de sa vie, une des premières universitaires. Son refus de travailler pour le KGB le fera expulser et séparera les fiancés pendant six années durant lesquelles ils s’écriront des lettres magnifiques avant d’être réunis en Grande-Bretagne.

C’est enfin la Moscou hallucinée des années 90 post-communistes que décrit l’auteur, installé là comme journaliste et adepte de tous les excès, en marge de son enquête sur son grand-père. Repenti, il y rencontre une Russe avec qui il fondera une famille.

Cinq ans de travail ont été nécessaires à l’actuel chef du bureau de Newsweek à Moscou pour écrire ce livre vibrant et humain. « J’avais des petites histoires, celles de mes parents, de ma famille, les miennes. J’ai beaucoup interrogé ma tante, qui était née en 1925, davantage que ma mère qui était trop jeune pour se souvenir. J’ai lu le livre de mémoires de mon père. Dès le début, j’ai vu que c’était une façon extraordinaire de raconter l’histoire, avec un grand H, de la Russie », explique-t-il. Une méthode de journaliste qui se double d’un vrai travail d’écriture, original et sincère.

« Je savais mais je n’avais pas compris »

entretien

Quand vous étiez petit, vous parlait-on de la famille de votre maman et de ce qui lui était arrivé ?

Je savais que mon grand-père avait été fusillé, que ma mère avait été élevée dans un orphelinat. Je savais les faits simples, mais je n’avais pas compris. C’est quand je suis allé, adulte, à Moscou que j’ai commencé à comprendre ce qu’on m’avait dit. J’ai commencé à enquêter sur le passé. Je suis allé à Kiev examiner le dossier de mon grand-père. Surtout, j’ai commencé à comprendre la Russie en y vivant.

Dans le livre, vous écrivez « Ma vie semblait faire écho à la vie de mes parents ».

Nous ne sommes pas des individus complètement neufs. Nous sommes le produit d’autres vies avant nous. Cette prise de conscience assez banale, que tout le monde fait tôt ou tard, s’est déroulée pour moi lors de ma nouvelle vie en Russie. J’ai découvert que ma vie à Moscou, que je pensais si indépendante et si individuelle, était une répétition de la vie de mon père.

Vous dites aussi que Moscou est devenu votre nouveau port d’attache.

J’ai une relation ambiguë d’amour-haine pour la Moscou qu’on voit dans le livre, parce que c’est le lieu où je me sens chez moi mais que j’y demeure toujours un étranger. Je ne suis pas Russe. Et à Moscou, personne ne me prend pour un Russe, même à 500 mètres de distance, à cause de ma manière de bouger, d’être, de parler. J’aime m’amuser à Moscou, y travailler. Mais, pas plus que ma mère, je n’aime y vivre. C’est une société hostile, dure. Je préfère habiter à Istanbul.

Pensez-vous que la réalité dépasse parfois la fiction ?

Oui, sûrement. Un des moments les plus difficiles de l’écriture du livre a été que les faits étaient si étonnants, que le matériau était si riche entre drames et passions, qu’il était impossible de reprendre cela dans un travail de fiction. Comme ma tante et ma mère qui, séparées petites par la guerre, se retrouvent miraculeusement dans une rue d’une petite ville de l’Oural. Ça paraîtrait incroyable dans une fiction alors que cela s’est vraiment passé.

Pas de résultats.