Double jeu d’Ecolo face à l’islam radical ?
n.c.
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Mardi 20 octobre 2009
Demelenne et Destexhe, poursuivant sur leur lancée, publient, aux éditions du Cerisier, une « Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réac », un pamphlet qui va faire grincer des dents. Notamment chez Ecolo… « Les verts ont une face cachée », écrivent Demelenne et Destexhe. Ecolo plaide pour la pratique de l’accommodement raisonnable, qui « privilégie une gestion de type communautariste des revendications religieuses en général et musulmanes en particulier », mais se garde bien de médiatiser cette position et la réserve « aux électeurs potentiellement pro-voile. Habile mais hypocrite. »
Jean Michel Javaux, co-président d’Ecolo, a lu ce texte. Il dénonce les contre-vérités et le manque d’impartialité des « hérauts de la lutte contre le péril islamiste ». Selon Javaux, Demelenne et Destexhe « ne retiennent du programme d’Ecolo que les extraits qui apportent de l’eau à leur moulin », notamment s’agissant du port du voile. Et conteste la thèse selon laquelle « Ecolo a fait son choix, celui de la tolérance maximale. » C’est « une caricature », sinon une fatwa, conclut le co-président d’Ecolo.
Demelenne et Destexhe dénoncent « le bal des hypocrites »
(…) Les accommodements raisonnables sont une aubaine pour ceux qui sont davantage soucieux d’islamiser leur mode de vie que de s’intégrer dans une société laïcisée (…) Tous les fondamentalistes… exercent un chantage sur les démocrates : « Assouplissez les lois et les règlements pour que nos prescrits religieux aient partout droit de cité. Si vous refusez, vous êtes des intolérants, nous vous traînerons devant le tribunal. » Certains démocrates vivent mal ce chantage permanent. Par lassitude ou naïveté, ils concèdent du terrain aux extrémistes.
Au Québec, la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement raisonnable préconise d’autoriser le port du voile non seulement pour les élèves, mais aussi pour les enseignants, les professionnels de la santé et les fonctionnaires (sauf les policiers, les procureurs et les gardiens de prison). Les interdits alimentaires doivent être scrupuleusement respectés (par exemple, pour la nourriture halal dans les écoles), les congés professionnels adaptés selon la religion (par exemple, pendant le ramadan) et il est recommandé d’autoriser, pour la prière, l’utilisation de lieux provisoirement inoccupés (par exemple, dans les établissements scolaires et les entreprises). Cerise sur le gâteau, la Commission plaide pour l’autorisation du port du foulard dans les compétitions sportives (par exemple, une joueuse de tennis voilée sur le court), sauf s’il compromet la sécurité des athlètes.
La Belgique est-elle prête à emprunter cette voie ? Écolo pense que oui. C’est le seul parti qui propose, dans son programme, de développer la pratique des accommodements raisonnables. « En attendant la mise en place généralisée d’un tel système, Écolo s’engage à en promouvoir l’esprit et la pratique partout où il est en position de le faire », peut-on lire au chapitre intitulé « Priorité nº1 : construire une société vraiment interculturelle » (…).
À suivre certains écologistes, les radicaux seraient, non pas les religieux intégristes, mais ceux qui s’opposent à leur cahier de revendications (…). Nous y voilà. Dans cette zone grise du relativisme culturel où barbotent certains écologistes. « Les accommodements raisonnables, c’est la négociation, précise l’un des penseurs verts, Henri Goldman. Il ne s’agit pas d’arbitrer entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, entre le vrai et le faux… » Traduction : entre le barbu qui veut voiler les adolescentes et le professeur attaché à la neutralité de son école, il ne faut pas choisir clairement son camp… Entre le musulman passéiste qui rêve d’une société guidée par la loi d’Allah et le musulman moderne qui refuse d’être enfermé dans sa religion, il faut s’abstenir de tout jugement préférentiel.
(…) Écolo a fait son choix : celui de la tolérance maximale pour le port du voile. À l’école, tout d’abord (…). Dans les services publics, ensuite (…). Étonnamment, nulle trace dans le programme et les publications d’Écolo d’une analyse de la dimension politique du voile… « Le port du voile est l’emblème, le drapeau et la clé du système islamiste, écrit la romancière et anthropologue iranienne, Chahdortt Djavann. C’est le meilleur moyen pour les islamistes de gagner du terrain. » Ce prosélytisme n’inquiète pas Écolo. L’instrumentalisation politique du voile est une donnée totalement absente de sa réflexion. (…)
Les militants de l’islam rigoriste sont très actifs au sein d’Écolo. Le 29 avril 2009, Ahmed Mouhssin, conseiller communal vert de Saint-Josse, a déposé une proposition de motion ouvrant les emplois dans l’administration publique de sa commune aux femmes portant le voile (aussi aux hommes portant le turban sikh ou la kippa)… Ancien coordinateur du groupe de pression « Vigilance musulmane », Ahmed Mouhssin est l’un des jeunes élus qui montent dans les rangs Écolo. Collaborateur de la ministre Evelyne Huytebroeck pendant la précédente législature, Mouhssin est député bruxellois depuis le 7 juin 2009. Il passe pour l’un des candidats « bons musulmans » qui a bénéficié du soutien des mosquées. Accompagné de la députée fédérale écologiste, Zoé Genot, il a notamment fait campagne sur le marché de Molenbeek en distribuant à la population d’origine arabo-musulmane, un tract ciblé aux relents très communautaristes. Ce tract reprenait la photocopie d’un article du Soir rendant public un courrier du coprésident d’Écolo, Jean-Michel Javaux, rappelant aux électeurs de confession musulmane qu’il est opposé à l’interdiction du voile à l’école et avançant qu’il « n’hésitera pas » à faire de cette position « une base de discussion pour l’entrée du parti au sein du gouvernement de la Communauté française
» (…).
L’un des adversaires les plus acharnés de l’interdiction du voile à l’école, le président du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX), Radouane Bouhlal, a travaillé au cabinet du ministre écologiste Jean-Marc Nollet, lors de la législature arc-en-ciel. Bouhlal partage avec certains élus verts le goût du coude-à-coude avec les militants de l’islam rigoriste. Au nom du MRAX, il a déposé un recours contre la décision de deux athénées de Charleroi d’interdire « tout couvre-chef et signe ostensible d’appartenance politique ou religieuse ». Lorsque, le 17 mars 2009, le Conseil d’État a jugé irrecevable le recours du MRAX, l’ancien collaborateur d’Écolo a qualifié l’arrêt d’« idéologique, orienté et antidémocratique ». Tout en nuance…
Écolo n’a guère médiatisé sa position en faveur de la libéralisation du port du voile. Les verts ont surtout fait connaître ce point de leur programme… aux électeurs potentiellement pro-voile. Habile mais hypocrite : il est douteux que l’ensemble des élus, et plus encore des électeurs d’Écolo, approuve cette étrange attitude consistant à applaudir ceux dont l’obsession est de voiler les femmes et à jeter l’opprobre sur ceux qui luttent contre l’intégrisme sous toutes ses formes.
Faire de la politique autrement, chers progressistes verts autoproclamés, est-ce s’accommoder avec les partisans d’un nouvel ordre moral, puritain et sexiste ? Est-ce cacher à (la plupart de) ses électeurs, sa proximité avec les propagandistes d’un islam pas vraiment éclairé ? Est-ce jeter la laïcité au compost ? N’aurait-elle pas le droit, elle aussi, d’être durable ? Écolo… est, aujourd’hui, le seul parti qui a théorisé son adhésion aux accommodements raisonnables, un système jugé déraisonnable par un nombre croissant de Québécois parce qu’il jette les bases d’une société communautarisée et fragmentée. Une société dont le socle de valeurs communes s’érode inexorablement, sous la pression des revendications identitaires, surtout d’ordre religieux.
Jean-Michel Javaux : « Fausses caricatures »
Les auteurs se sont institués Héraults de la lutte contre le péril islamiste. Dès lors qu’ils se sont fait une religion, ils ont retenu les références qui peuvent conforter leur point de vue. Or la question nécessite nuances, dialogue et rigueur. Nous ne désirons donc pas entrer dans un dialogue réducteur qui ne ferait que rajouter au malaise et aux tensions actuelles. Cependant, nous tenons à rétablir quelques vérités quant à nos positions.
Dans leur texte, les auteurs mêlent des extraits du programme d’Ecolo et ceux d’une publication du centre d’études et de prospective Etopia, « Dépasser les peurs, construire un monde commun », dans laquelle une série d’approches et de points de vue ont été rassemblés, qui ne sont donc pas nécessairement ceux d’Ecolo. Confondre les deux, c’est de la mauvaise foi.
Les deux rédacteurs ne retiennent naturellement du programme d’Ecolo que les extraits qui mettent de l’eau à leur moulin. Ainsi, en ce qui concerne le port du voile, ils en retirent quelques passages les amenant à déclarer qu’« Ecolo a fait son choix, celui de la tolérance maximale… » Pourtant, lorsque nous abordons le port du foulard à l’école, fidèles à ce que nous disons depuis près de dix ans, nous évoquons le droit de toute jeune fille ou jeune femme à porter ou non le foulard, en précisant qu’à ce droit correspond « un ensemble de devoirs. » Un programme n’ayant pas pour objectif d’être illisible, il ne peut développer chaque thématique en 50 pages. Nous pouvons donc ici préciser que nous comprenons notamment dans cet « ensemble de devoirs » le non-prosélytisme, la non remise en question du principe de mixité, l’obligation de participer à toutes les activités scolaires, y compris les cours de sciences et d’éducation physique, les activités sportives ou culturelles, l’interdiction du port de vêtements couvrant les mains ou le visage… Le non-respect de ces devoirs doit bien entendu faire l’objet de sanctions. Ecolo condamne aussi toute pression visant à ce qu’une jeune fille porte le foulard contre son gré. Et pour que tous comprennent bien, précisons que les termes « jeunes
filles » et « jeunes femmes » indiquent évidemment que ce choix ne peut s’appliquer à des petites filles.
Nous pensons avec Shirin Ebadi, militante iranienne des droits humains, prix Nobel de la Paix, qu’« il faut laisser aux gens leur liberté » ; refusant de porter le foulard, elle se bat contre l’obligation du port du foulard en Iran autant que contre l’interdiction aux femmes musulmanes d’Europe de le porter.
MM. Destexhe et Demelenne commentent par ailleurs notre position relative à la fonction publique, en interprétant tout espace comme naturellement ouvert aux fondamentalistes. Telle n’est pas notre orientation : si nous ne sommes pas partisans d’une interdiction généralisée de port de signes religieux ou philosophiques dans la fonction publique – qui représenterait une discrimination à l’embauche supplémentaire pour des femmes qui en subissent déjà beaucoup –, nous indiquons d’emblée que les métiers investis par la loi d’une fonction d’autorité doivent en tout cas faire l’objet d’une approche restrictive.
Le chapitre aborde aussi les accommodements raisonnables. Faut-il vraiment préciser, pour commencer, que le dispositif québécois est pour Ecolo une source d’inspiration et non une procédure à transposer telle quelle en Belgique ?
Au-delà, comment les auteurs, à moins d’une totale méconnaissance des situations vécues au quotidien dans les quartiers, les communes et CPAS ou les associations, ignorent-ils que les accommodements raisonnables se pratiquent tous les jours, sans être nommés ? Et qu’ils sont des remparts contre les discriminations qui touchent toutes les personnes, et pas seulement les personnes étrangères ou les musulmans ?
En la matière, MM. Demelenne et Destexhe s’emmêlent les pinceaux. Ainsi, la décision d’autoriser – en le conditionnant – le port du voile à l’école n’a pas été prise par la « commission de consultation sur les pratiques d’accommodements raisonnables. » C’est depuis 1995 que l’école publique québécoise admet le port du voile, à la suite d’un avis de la Commission des Droits de la Personne et de la Jeunesse.
L’accommodement raisonnable, quant à lui, est une notion juridique désignant une forme d’assouplissement visant à combattre la discrimination causée par l’application stricte d’une norme. Il cherche à lutter, moyennant le respect d’une série de conditions, contre toutes les discriminations individuelles, qu’elles soient liées au genre, à la santé (personnes âgées, femmes enceintes…), au handicap, à l’origine, à la culture, à la religion… Ecolo estime donc que c’est un élément intéressant dans le cadre de la lutte contre les discriminations, y compris celles qui touchent les populations étrangères.
Nous souhaitons également attirer l’attention de MM. Demelenne et Destexhe sur le fait que les questions d’interculturalité ne peuvent être réduites au port du voile. Et qu’une approche objective voulant porter une vision humaniste serait de se poser aussi des questions sur les conditions socio-économiques de vie des populations d’origine étrangère, en particulier à Bruxelles. Ne voient-ils pas aussi que la plus grande partie des musulmans, dont beaucoup sont nos compatriotes, vivent leur religion sereinement et acceptent les règles et devoirs de vie commune de notre pays. Il existe un certain nombre d’extrémismes et d’extrémistes chez nous comme ailleurs et il faut les combattre sans complaisance. Mais sans se tromper d’ennemis, et sans faire payer nos peurs par des jeunes filles qui n’ont rien à voir avec « les barbus » évoqués dans le pamphlet.
Pour sa part, Ecolo veut aborder ces questions sensibles en dépassant les anathèmes, loin des fatwas d’où qu’elles viennent, qui cachent mal une peur inexprimée (le choc des civilisations ?). Il existe des problèmes de cohabitation, nous ne le cachons pas, et Ecolo fait des propositions pour les rencontrer. Nous ne croyons pas que les démocrates puissent se contenter de voir la situation continuer de se dégrader et les tensions augmenter.
Le débat est vif dans la société, et nous souhaitons y apporter notre contribution, en lien avec elle mais sans aucune subordination à quelque influence extérieure (et non sans poursuivre la discussion en notre sein, pour continuer à réfléchir sur les meilleures modalités pour atteindre ces objectifs).
Nous espérons que MM. Demelenne et Destexhe arriveront à dépasser le jeu des étiquettes réductrices pour préférer un débat nuancé, prenant en compte toutes les dimensions d’un problème et envisageant chacune d’entre elles à sa juste mesure.
