Découvrez « Les barons », l’anti « Haine » de Molenbeek
BRADFER,FABIENNE
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Mercredi 4 novembre 2009
Sa mère en rêvait, Nabil Ben Yadir l’a fait : une comédie sur les quartiers populaires. Tout commence à Molenbeek.
ENTretien
Il y a un début à tout. Pour Nabil Ben Yadir, cela commence sans aucun doute déjà dans le ventre de sa mère, du côté de Molenbeek. Une maman, amoureuse du cinéma, fan de Hitchcock, adorant films égyptiens et productions de Bollywood. Qui transmit sa passion à son fils tout en lui disant : « Pourquoi quand il y a des films sur nous, c’est toujours des méchants, pourquoi c’est toujours triste, pourquoi toujours la pluie, toujours la police ? On veut plus pleurer, maintenant on veut rire ! » Le genre de réflexion qui, fatalement, marque un gamin et fait germer des ambitions. Aujourd’hui, Nabil Ben Yadir sort son premier long, une comédie tournée à Molenbeek, avec des gars du coin, une star de Paris (Edouard Baer), une star de Flandre (Jan Decleir), une star algérienne (Fellag). Sur la route pour arriver à ça : un premier choc (L’homme qui en savait trop), Louis de Funès, les films de Chaplin, Scorsese, Kubrick, le besoin irrépressible d’écrire, la rencontre avec Diana Elbaum, productrice de Entre chien et loup, et avec Laurent Brandenbourger, son coscénariste.
Molenbeek est un petit New York ?
La nuit, avec les lumières et les commerces ouverts jusqu’à trois heures du matin, oui, c’est très New York mais… ça reste Molenbeek ! J’avais envie de montrer que, dans ces quartiers populaires bruxellois, vit une microsociété. Selon un système parallèle avec la BMW, les chasseurs de droit, un sens de la solidarité qui, parfois, étouffe. Je voulais mettre la caméra dans cette BMW que les gens voient toujours de loin en disant : « Ça sent les gros trafiquants », comme si on était à Bogota !
Vous démystifiez le mythe BMW ?
Oui, pour montrer une autre réalité. Le défi était de faire un film sur des mecs nés à Bruxelles, sans parler d’intégration ni de flics. Hassan, Mounir ou Aziz se posent les mêmes questions que Pierre, Paul ou Jean. J’ai fait un film bruxellois, avec des Bruxellois dans des quartiers qu’on ne regarde que lorsqu’il y a un fait divers.
Le fond des « Barons » est violent mais le ton est celui de la comédie. Vous êtes aux antipodes de « La haine », ça fait du bien !
C’est ma fierté ! La haine, c’est aussi l’histoire de gars qui glandent. Moi, je montre une réalité qu’on ne voit ni à la télé ni au cinéma parce que pas assez sensationnelle et ne cadrant pas avec les stéréotypes qu’on a de ces quartiers-là. Faut arrêter de croire qu’on s’identifie tous à Joe Montana. Quand j’étais gamin, notre film culte, c’était Rabbi Jacob. Je n’occulte rien dans mon film, surtout pas la violence et c’est d’ailleurs à ce moment-là que la caméra est la plus proche. Mais être dans la comédie était vital. Je me suis rendu compte que la seule manière de taper sur tout le monde, y compris moi, de remettre en question les barons, c’était de le faire avec humour. Je pointe les situations surréalistes. Cela permet de parler de virilité, religion, racisme… Mon but est qu’on se demande : « Qui suis-je ? Mounir, Aziz ou Hassan ? » Mon film est un tableau plein de couleurs pour les uns et un miroir pour d’autres. C’est marrant de voir le public se diviser en deux après la scène de bagarre entre Mounir et Hassan. Les uns restent avec Mounir et les autres partent avec Hassan.
Comment êtes-vous passé du stade Mounir à Hassan dans votre vie ?
Grâce à l’écriture. Un jour, je me suis rendu compte que la blague d’être un baron pouvait devenir une porte de sortie pour grandir. Comme le vit Hassan dans le film. L’enjeu de mes personnages c’est : « Qu’est-ce qu’on fait demain ? Où on va ? Qu’est-ce qu’on veut être et devenir ? » On se pose tous ces questions. Moi, j’ai été un Mounir. Mounir, c’est le king dans son quartier, avec ses potes et ses repères. Mais dès qu’il en sort, il n’est plus rien, il devient comme les autres. Hassan, lui, s’interroge sur le fait que son père, chauffeur de bus, veut qu’il devienne chauffeur de bus alors que lui a envie de monter sur scène. En montant sur scène, il devient adulte responsable.
Moi, j’existe par ce que j’écris, par ce film aujourd’hui. J’ai besoin d’internationaliser Molenbeek. J’ai d’ailleurs réalisé des rêves avec Les barons. En travaillant avec Fellag que j’écoutais gamin, avec Jan Decleir que j’avais vu dans Daens à l’école, avec Edouard Baer. On veut qu’un film de quartier soit fait à l’arrache, caméra à l’épaule, avec de la violence et des tons gris, avec les potes jouant les potes, la mère jouant la mère... Moi, j’ai choisi de tourner en scope, avec beaux plans, ralentis, travellings et grands noms dans le casting. Je voulais rendre mes comédiens « classe ». En faire des kings.
« Les barons », c’est aussi le film d’un fou de techniques de cinéma !
Certains disent qu’ils font leur premier film comme si c’était le dernier. Moi, je l’ai fait comme si c’était le premier ! je savais qu’en venant de là d’où je viens, je ne devais pas me plaindre et je devais profiter du moment. Il fallait que je m’amuse, baron oblige !
Encore baron ?
Ce film est un peu mon adieu à la baronnie. La pire chose est de prendre une blague au sérieux. C’est le drame de Mounir. Il a fait d’une blague son fondement. Or, à un moment donné, il faut savoir avancer. Il y a plein de jeunes qui n’attendent qu’une étincelle pour exploser artistiquement. Mais beaucoup se disent que ne trouvant déjà pas un boulot, ils ne voient comment ils feraient du cinéma. Ce film prouve que c’est possible.
Quelle est la force du cinéma ? Car face à la poudrière qu’est Molenbeek en ce moment, votre film arrive au bon moment.
Ce n’est pas calculé mais si on peut passer des faits divers à la culture, des projectiles aux projecteurs, c’est super. Il n’y a pas de « Maison du tourisme » à Molenbeek mais Les barons est le film d’un vrai Molenbeekois parlant de sa réalité à sa manière avec sincérité.
Des projets ?
Sûrement pas Les barons 2 ! Ça n’aurait pas de sens. Mais l’envie d’écrire Les baronnes. Et d’inciter une « baronne » à le réaliser.
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Les barons
Balancez stéréotypes et préjugés. Pour découvrir ce qui se révèle de fort derrière la glande de trois Molenbeekois d’origine maghrébine, des « barons » qui vivent hors du système, se demandent ce qu’ils vont manger ce jour et ce qu’ils feront demain, voient la vie sous une forme poétique, agissent au ralenti afin d’économiser leur quota de pas. Avec Hassan qui se rêve plus sur scène que chauffeur de bus, Aziz qui s’associerait bien avec l’épicier du coin et Mounir qui a fait de la philosophie des barons le fondement de sa vie, Nabil Ben Yadir dresse le portrait de sa réalité de jeune Molenbeekois. C’est parfois très violent, souvent drôle et absurde, toujours humain et sensible, jamais caricatural. On y voit une histoire d’amitié et d’émancipation, qui renvoie chacun à ce que l’on fait et l’on est. Avec ce premier long très libéré qui bouscule sous le couvert du rire, Nabil mélange talent, sincérité et amour du ciné, prend de la hauteur par rapport au terreau violent sur lequel il construit son récit, s’amuse avec la forme et décrispe les esprits. Porté par des acteurs épatants (les barons Nader Boussandel, Mounir Ait Hamou et Mourade Zeguendi, Jan Decleir, Amelle Chahbi…), le film n’épargne personne, affronte pas mal de tabous, va au-delà des clichés. C’est original et intelligent. Ça fait du bien !