Quand l’invisible se révèle
WYNANTS,JEAN-MARIE
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Mercredi 18 novembre 2009
Photographie « Entre le papier peint et le mur » d’Hélène Amouzou
Invisible, à la fois présente et inexistante, Hélène Amouzou vit depuis dix ans dans notre pays. Togolaise, elle débarque à Bruxelles en août 1998 avec sa petite fille. Le parcours classique : Petit château, demande de régularisation, approbation de la commission, refus du ministre, recours au conseil d’état…
Empêchée d’exercer le métier pour lequel elle a suivi une formation, interdite de bénévolat en raison d’une nouvelle loi imposant aux bénévoles de résider officiellement dans le pays, elle touche le fond. « A un moment, raconte-t-elle, on n’existe plus. Même pour soi. On se fait à l’idée que ça ne marchera jamais. »
Mais il y a sa fille, pour laquelle Hélène a décidé de se battre, d’exister coûte que coûte. Sa fille qu’elle a inscrite à des cours à l’académie de Saint-Josse. Elle décide de s’y inscrire à son tour, s’essaie au chant, à la musique.
Puis, elle se lance dans la vidéo à l’Académie de Molenbeek. « Le directeur m’a proposé d’essayer la photographie. J’ai découvert dans le noir du labo une sorte d’abri, de refuge. Au départ, c’était pour me cacher et en même temps, me valoriser à mes propres yeux. Pratiquer cette activité, sans avoir besoin d’une autorisation, c’était énorme. »
Chaque année, l’autoportrait fait partie des thèmes proposés. « Les deux premières années, je n’y arrivais pas. Je ne pouvais pas me voir en image. La troisième année, j’ai été obligée de me lancer. J’ai commencé par photographier mes pieds, mes mains, pour voir ce que ça donnait. Nicolas m’a poussé à aller plus loin. Cela m’a donné l’envie de dévoiler le mal-être que j’avais en moi, de faire sortir tout ce qui se cache à l’intérieur, quand ça ne va pas, quand je suis seule… »
Elle commence alors une série d’autoportraits étonnants où elle apparaît toujours floue, trouble, se confondant avec le papier peint du mur lépreux devant lequel elle se photographie. « Un jour, j’ai découvert ce grenier à l’abandon, ici au-dessus. Personne ne voulait de moi. J’avais le sentiment de déranger. Ce grenier oublié de tous me convenait parfaitement. Son papier peint déchiré me ressemblait.
Quand je suis ici en bas, seule, et que ça ne va pas, je prends mon appareil et je monte sans idée préétablie. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que, lorsque je redescends, après une demie heure ou plusieurs heures, je ne suis plus la même. »
Issu du collectif Blowup, pratiquant une photographie singulière, centrée sur l’humain, son professeur, Nicolas Clément l’encourage à poursuivre. « Entre la théorie et ma pratique, il y a un fossé, sourit Hélène. Je réalise mes photos sur un coup de tête. Je laisse parfois dix ou vingt secondes d’exposition. Travaillant en argentique, ce n’est qu’au développement que je vois ce que cela donne. »
Elle n’apparaît souvent qu’en silhouette, sorte de fantôme insaisissable et pourtant bien présent. Sa robe à fleurs se confond avec le papier peint, ses valises semblent être la seule chose la rattachant à ce qui l’entoure. Toujours dans la crainte d’un nouveau départ.
Au fil du temps, elle va de plus en plus loin. « Je craignais de montrer mon travail mais j’ai aussi remarqué qu’on ne nous croit jamais quand on vient raconter notre histoire. Ici, c’était comme déchirer ma poitrine et montrer mon cœur. C’est ainsi que j’en suis arrivée à me déshabiller, à me mettre littéralement nu. Je veux qu’on m’entende, qu’on me voie, qu’on me croie. »
Le résultat est remarquable, à la fois intime, universel et poignant. Hélène commence à montrer ses photographies, est repérée par notre confrère Jean-Marc Bodson qui lui consacre un petit article puis l’invite à exposer au Théâtre de Namur. Parallèlement, elle rencontre l’éditeur Michel Husson qui décide de publier son travail.
Il y a quelques semaines, elle revient de Namur où elle a travaillé sur son accrochage. Une convocation de la commune l’attend. Urgente. « J’ai eu peur, une fois de plus. Et puis on m’a annoncé que j’allais enfin avoir ma carte de 5 ans. Sans conditions. » Un livre, une expo, des papiers : Hélène n’en revient toujours pas. Ses doutes, ses craintes ne se sont pas envolés. Mais elle a enfin la sensation d’exister.
au sortir du grenier, Une exposition a namur et un livre chez husson editeur
Pour sa quarantième exposition, le Théâtre de Namur accueille le travail d’Hélène Amouzou, sur une période particulièrement longue (près de 6 mois) dans différents espaces du théâtre.
Entre le papier peint et le mur
Un petit livre , où la photographe se cache doublement, la reliure ayant été faite sans découpe préalable du papier.
