Entrons dans « L’enfer »

BRADFER,FABIENNE

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Lundi 23 novembre 2009

Cinéma Sur les écrans belges en mars, le film maudit de Clouzot sort en livre

C’est l’histoire d’une extraordinaire résurrection, celle des images de L’enfer, film inachevé de Henri-Georges Clouzot, mettant en scène Romy Schneider et Serge Reggiani dans la spirale infernale et pathologique de la jalousie. Ce devait être l’événement ciné de l’année 1964. Mais après trois semaines de tournage, Reggiani, excédé, quitte le tournage puis le célèbre cinéaste français est victime d’un infarctus. Le film qui devait révolutionner le cinéma est interrompu. Depuis, les images que l’on disait « incroyables » n’avaient jamais été dévoilées. Pourtant, il existait treize heures de pellicules impressionnées, attestant de la démarche visuellement expérimentale de Clouzot.

Un soir de septembre 2005, parce qu’un ascenseur d’immeuble du XVIIe arrondissement de Paris se bloque entre deux étages, Serge Bromberg, acteur majeur de la restauration de films dans le monde, convainc Inès Clouzot, la veuve du cinéaste, propriétaire des droits du scénario de L’enfer, de lui donner sa confiance et son accord pour enfin libérer les images de ce film audacieux jamais terminé. Des 185 précieuses boîtes de film ainsi arrachées à l’oubli, Bromberg fait naître un fascinant documentaire où fragments de pellicule et témoignages racontent les drames et l’histoire de ce tournage, la genèse de ce film qui voulait inventer un nouveau cinéma, la folie de ce projet énigmatique et insolite au budget illimité.

Sorti en France il y a quinze jours, ce film, intitulé simplement L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sera sur nos écrans le 10 mars prochain, épaulé par une rétrospective de Clouzot à la cinémathèque. En attendant ce grand moment – ces images sont une légende – qui révèle Romy Schneider sexy, sensuelle, torride, libertine, telle que la fantasme le personnage du mari jaloux, on peut déjà entrer dans L’enfer grâce à un ouvrage formidable, bijou pour cinéphiles, Romy dans l’enfer, journal d’un naufrage annoncé.

Le livre fait écho au film et va au-delà en publiant des extraits de scénario, des dessins à la précision mathématique, des photos de tournage et autres clichés inédits de Clouzot à la Colombe d’Or, pendant les essais à Boulogne, sur le plateau. Il parle du mystère, de la tragédie, de la fascination et livre les témoignages de proches du cinéaste tels Costa Gavras qui fut son premier assistant, Catherine Allégret dont ce fut le premier rôle, ou Bernard Stora stagiaire à la réalisation.

Quarante-cinq ans après le premier clap, l’ouvrage dévoile ce qu’il reste du rêve de Clouzot : des images lumineuses, hypnotiques, incandescentes d’une des actrices les plus envoûtantes du cinéma français. À l’époque, Romy a 26 ans. En 1955, elle est devenue Sissi. Au moment où elle va tourner avec Clouzot, elle a déjà travaillé avec Welles, De Sica, Visconti. Pour le grand public, elle est encore l’innocente Sissi. Pour Clouzot, elle sera Odette, la femme sensuelle et séductrice, objet du regard et de la jalousie obsessionnelle de son mari Marcel.

Le témoignage de Bernard Stora est éclairant : « Romy était une fille extrêmement sévère. On ne rigolait pas avec elle, elle prenait tout au sérieux. Elle ne se serait pas imposé de faire un film de Clouzot si elle n’avait pas pensé que c’était un rôle très important pour elle. Il faut bien comprendre la place immense qu’avait Clouzot dans le cinéma français de l’époque. Faire un film avec Clouzot, c’était sûrement aussi pour se débarrasser de l’image de Sissi. C’était sûrement une étape importante dans sa carrière. » Romy, elle, se demande néanmoins comment elle supportera dix-huit semaines de tournage avec Clouzot, réputé cynique et tortionnaire.

Clouzot avait rêvé de filmer la folie obsessionnelle et paranoïaque de l’intérieur d’un cerveau malade. Il voulait faire partager cette angoisse au spectateur, recréer l’instabilité pathologique. Il chercha donc à intégrer ses acteurs dans d’étranges images cinétiques. Il disait à l’époque : « Il est relativement facile de faire comprendre au public un personnage qui a dix obsessions mais on ne ferait pas partager au public ces obsessions en deux heures parce que le personnage avait mis dix ans à les vivre. »

En voyant les images de L’enfer, on est dans une démarche créatrice sans précédent, au cœur des visions, des cauchemars. Sans logique, sans explication. Ces images dont on ne sait si Clouzot les aurait montées, s’offrent à nous et se dérobent. Elles troublent, fascinent, inquiètent. Le pari de Clouzot est réussi.

Clouzot, tyran diabolique et éclairé

Regard de Romy Schneider démultiplié à souhait. Jeu frénétique d’ombre et de lumière sur son visage pailleté d’or. Vignettes kaléidoscopiques de ses yeux… Ces images de la star sous la caméra expérimentale d’Henri-Georges Clouzot enfin révélées remettent en lumière un immense cinéaste. Avant le flamboyant échec de ce film avorté qu’il avait rêvé comme une autre façon de faire du cinéma, Clouzot, sorte d’Icare moderne, était déjà immense. Dès son premier long-métrage, L’assassin habite au 21. La suite confirme avec des films haut de gamme comme Quai des orfèvres, Les diaboliques ou Le salaire de la peur. C’est avec Clouzot que Brigitte Bardot trouve sans doute son meilleur rôle dramatique dans La vérité en 1960.

Clouzot, le Hitchcock français pour le grand public. Tyran pour ses équipes, ses acteurs. Il n’hésite à réveiller ses troupes à deux heures du matin pour partager une idée ou parler du lendemain. Ses films, eux, traduisent un regard incisif, sombre, amer sur la société. Cinéaste éclairé, sachant faire naître une poésie morbide dans un climat noir et désespéré, il filme avec une maîtrise absolue. Le corbeau, réalisé en pleine occupation allemande, marque le « style » Clouzot. Mais on le taxe de collaboration. Soutenu par de nombreuses personnalités comme Jacques Becker ou Henri Jeanson, il sera réhabilité, voire innocenté et signera en 1947 le chef-d’œuvre Quai des orfèvres.

Que cherchait Clouzot ? Quelle quête était la sienne derrière l’intelligence de ses mises en scène, la virtuosité de ses mouvements de caméra, sa direction d’acteurs éprouvante, ses personnages étonnants ? Influencé par le cinéma expressionniste, animé d’un perfectionnisme obsessionnel, il voulait s’affranchir des règles de la grammaire cinématographique et des cadres habituels de la création, repoussant à leur limite ce que les plus grands avaient jamais tenté.

Filmographie

1942. « L’assassin habite au 21 » avec Pierre Fresnay et Suzy Delair.

1943. « Le corbeau » avec Pierre Fresnay.

1947. « Quai des orfèvres » avec Louis Jouvet.

1949. « Manon » avec Cécile Aubry, Michel Auclair et Serge Reggiani.

1950. « Miquette et sa mère » avec Louis Jouvet.

1953. « Le salaire de la peur » avec Yves Montand et Charles Vanel.

1954. « Les diaboliques » avec Simone Signoret, Vera Clouzot, Paul Meurisse et Charles Vanel.

1956. « Le mystère Picasso ».

1957. « Les espions » avec Gérard Séty.

1960. « La vérité » avec Brigitte Bardot.

1964. « L’enfer » (film inachevé).

1968. « La prisonnière » avec Elisabeth Wiener, Laurent Terzieff.

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