Altiplano, Terre des hommes

CROUSSE,NICOLAS

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Mercredi 25 novembre 2009

Le Belge Peter Brosens et l’Américaine Jessica Woodworth prennent la défense des Indiens du Pérou. Visuellement superbe, « Altiplano » est une invitation poétique au retour aux origines.

Le paysage cinématographique belge, historiquement dominé par la tendance sociale et le réalisme poétique, est ces derniers temps en train de s’ouvrir à une variété de couleurs et de genres longtemps restés insolites chez nous : le thriller fantastique, façon Vinyan (Fabrice du Welz). La comédie populaire (de Dikkenek, d’Olivier Van Hoofstadt, aux Barons de Nadil Ben Yadir). La tragicomédie expressionniste (La merditude des choses, de Felix van Groningen). Le cinéma burlesque (Rumba, d’Abel et Gordon).

Avec le très envoûtant Altiplano, réalisé par un couple belgo-américain, nous voici désormais dans un cinéma spirituel des grands espaces, nourri par un symbolisme puissant.

Jessica Woodworth, Américaine, et Peter Brosens, Flamand, vivent actuellement dans le Condroz. En 2006, ils réalisent leur premier long-métrage, Khadak, dans les plaines de Mongolie. Le film, qui repart de la Mostra de Venise avec un joli prix, est salué aux quatre coins du monde.

C’est que le langage de Woodworth et Brosens est universel. Derrière son décor géographique haut en couleur, Altiplano confirme cette volonté d’abattre les frontières. Il y est indirectement question, sur les cimes péruviennes comme sur les rondeurs mongoliennes, d’une guerre de civilisation entre les détenteurs du matérialisme à l’occidentale et les derniers survivants de cultures ancestrales, où la Terre est synonyme de berceau.

Allergiques au cinéma folklorique, les deux cinéastes développent leurs films comme des prolongements de leurs expériences de vie. « On a passé quatorze ans en Mongolie, révèle Brosens. Et avant ça, j’ai vécu pendant des années en Amérique latine. » Comme scientifique et anthropologue. En 1985, âgé de 22 ans, Peter débarque à Lima. « Je faisais une thèse de géographie urbaine sur la consolidation des favelas. » La conscience politique était là, d’emblée. Puis, quelques années plus tard, Peter s’empare d’une caméra et commence à filmer ce dont il est témoin.

Suicides de protestation

Très sensible au sort des Indiens des Andes, souvent discriminés et victimes de préjugés autour des grandes villes, il s’intéresse à une véritable épidémie de « suicides de protestation ». « Des suicides où la cause importe moins que la conséquence, reprend Peter. Ils se suicident pour vous punir. Voilà au fond d’où est venu Altiplano. »

Au centre d’Altiplano, la jeune Saturnina incarne ce sacrifice militant, en guerre contre l’exploitation de sa terre par des multinationales sans scrupule. « Elle est seule face à des forces colossales », enchaîne Jessica, qui explique que le film est également né d’une réflexion sur les images de guerre. « Il y a des icônes, aujourd’hui inscrites dans le temps, qui ont été intronisées par le biais de photos célèbres. Pensez au soldat de Capa, qui meurt durant la guerre civile en Espagne. Au moine qui s’est immolé au Cambodge. A la petite fille qui fuit le napalm dans un Vietnam à feu et à sang. »

Une photo peut-elle changer le cours des choses ? Un film peut-il conscientiser le monde ? Altiplano pose la question de ce que nous faisons de l’image. « Nous sommes très inquiets, reprend Jessica. Le paradoxe est que l’on vit aujourd’hui dans une vraie société de l’image, mais il y a une énorme pauvreté. On est dans le gavage permanent. L’image n’est pas porteuse de sens. Il faudrait repenser l’image, prendre le temps de regarder le monde. L’image doit retrouver sa qualité et sa nécessité. »

La force d’Altiplano tient à un regard poétique, cousin de celui d’un Tarkovski qui combinerait politique, mystique et écologie. « Tout est lié, aujourd’hui, observe Brosens. Le destin d’une communauté aux Andes est lié à celui d’un jeune homme assassiné en Irak. La crise touche les Bourses à New York comme à Tokyo. On parle constamment de crise économique et financière. Or, la vraie crise est aujourd’hui surtout spirituelle, c’est elle qui est à l’origine de tous les problèmes. »

Brosens et Woodworth ont conscience qu’ils font un cinéma peu en prise sur la vitesse contemporaine. « On nous dit parfois : “Ah, mais vous auriez dû venir il y a vingt ou trente ans”, s’étonne Peter, admirateur comme Jessica du cinéma des maîtres européens tels Kieslowski, Antonioni ou Angelopoulos. Je crois que certains aujourd’hui, particulièrement dans le monde de la distribution en France, nous considèrent comme suspects. Un petit Belge et une Américaine qui font du cinéma spirituel en Mongolie ou au Pérou, pour eux, c’est pas possible, ça doit forcément être une fantaisie prétentieuse et arrogante… »

Malgré leurs milliers de kilomètres de distances, Khadak et Altiplano sont des frères du même sang. Et font tous deux l’apologie de la Terre patrie. Les communautés indiennes et mongoles partagent d’ailleurs de même rituels, fait remarquer Jessica.

« Leur perception de la nature est au fond la même. Leur rapport à l’invisible, aussi, qui se traduit par l’omniprésence des Ancêtres, le recours aux rites chamaniques. Leur approche du temps. Leur manière de communiquer, qui passe assez peu par le verbe et beaucoup par les silences. »

Faut-il aujourd’hui courir le bout du monde pour décrocher ces refuges spirituels ?

Le tandem, épuisé par un tournage en haute altitude qui fut très dur, ne le croit pas.

Et prépare un nouveau film qui reprendra globalement les mêmes thèmes… en les plantant dans la région du Condroz, où ils vivent. Un film qui se déroulera dans le futur.

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Altiplano

Trois ans après avoir épousé les formes rebondies de la Mongolie, avec un premier film envoûtant sur la sainte puissance de nos origines (Khadak), Jessica Woodworth et Peter Brosens prennent littéralement de la hauteur, en allant nous conter sur les sommets du Pérou une fable sur la survie d’une tribu villageoise menacée par une colonisation économique. Altiplano fait mieux que confirmer le talent singulier du tandem belgo-américain. Il en fait l’un des phares du cinéma d’auteur contemporain, les situant quelque part dans l’héritage du cinéma des Antonioni, Wenders et autres géants comme Tarkovski. Visuellement superbe (mention spéciale à la photo du chef op Francisco Gozon), Altiplano partage avec Khadak son goût pour le mélange entre symbolisme poétique (quelques scènes miraculeuses), parabole écologique et témoignage politique. Il est ici question de la rébellion d’une communauté d’Indiens, frappés par une épidémie provoquée par une multinationale peu scrupuleuse.

Derrière la maladie, puis la vengeance inattendue des habitants du village de Turubamba, il y a l’héritage de la colonisation, où l’homme blanc reste l’ennemi.

Le tour de force de Woodworth et Brosens est de transcender cette thématique politique pour faire d’Altiplano une œuvre d’art universelle, habité par un sens du rituel étourdissant, une volonté de célébrer les forces tranquilles de la Terre et un décor musical profondément spirituel (Gorecki, Schöpping, Redouane). Altiplano est aussi le film de la confirmation d’une actrice qui restera l’un des visages lumineux de l’année 2009 : la jeune Magaly Solier, vue dans le film péruvien de Claudia Llosa, La teta asustada, qui a méritoirement décroché l’Ours d’or de Berlin (sortie début 2010). En cela, 2009 reste d’ores et déjà comme l’année cinématographique du Pérou.

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