Une projection vers l’imaginaire
BRADFER,FABIENNE
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Mercredi 25 novembre 2009
Cinéaste singulier, Christophe Honoré aime réveiller le spectateur, au risque de déplaire. La preuve : son dernier film.
Entretien
En six films, ChristopheHonoré s’est imposé comme l’un des réalisateurs français les plus originaux. Son identité : « cinéaste littéraire ». Il le dit et assume. Rencontre.
Vous écrivez des romans, montez Hugo sur scène mais le cinéma reste votre passion première.
Sans doute parce que c’était un rêve d’adolescent. Je ne sais pas comment à 13 ans, j’ai pu me convaincre que j’allais devenir cinéaste : j’étais fils d’artisans, en plein cœur de la Bretagne. Le fait que je le sois devenu reste un mystère. D’où l’importance du cinéma dans ma vie. Je continue à voir 4 ou 5 films par semaine. Je suis toujours très cinéphile. Voir des films me donne envie d’en faire. Le cinéma est pour moi un lieu de réflexion et d’échange. C’est interactif. Comme l’internet.
En voyant vos films, on peut vous connaître ?
Depuis Dans Paris, oui. Mes films rendent compte de ma personnalité, du plaisir ou de la peine à faire du cinéma. Chacun de mes films raconte où j’en suis avec le cinéma. Je ne pense pas que les films soient le miroir de la vie. Un film est une projection vers l’imaginaire. J’en ai marre de cette pression du film à sujet dans le cinéma français. Quand on m’a proposé de monter Victor Hugo à Avignon, j’ai foncé. J’ai remis la mise en scène au cœur de mon travail. Et j’ai adoré car c’était du théâtre plus grand que la vie.
Vous cherchez ça aussi dans la littérature ?
J’ai commencé à écrire des romans avant de faire des films. En arrivant à Paris, j’ai été stagiaire sur des tournages de pub… et je pleurais devant la médiocrité de ce que je voyais. Mon souci, c’était de raconter des histoires. En attendant de pouvoir le faire au cinéma, j’ai écrit des livres pour enfants, puis pour adultes. La littérature a été le terrain de la fiction. Depuis, j’ai admis que mon identité était d’être un cinéaste littéraire.
Dans ce film, vous cassez la fiction avec un conte breton. Jouissance de mettre la forme avant la vraisemblance ?
Totale ! C’est le cœur du film. Mais je ne suis pas élitiste. Truffaut disait : « Je fais des films pour des spectateurs qui ont lu Proust, Balzac, Bergman… » Je suis comme lui. Je fais des films pour des gens qui ne sont pas choqués par une narration non linéaire. On ne peut pas être au XXIe siècle et écrire comme Zola. L’évolution des formes, il faut l’accompagner. Par rapport aux autres arts, le cinéma est très en retard ! Godard et Fassbinder ont fait peu d’héritiers. J’aime remettre le spectateur dans sa vraie position de spectateur, en le secouant. Face au genre « chronique familiale » qu’est Non ma fille…, j’avais besoin de vriller à un moment. J’avais envie de réveiller le spectateur au risque de lui déplaire. Mon producteur m’a donné deux jours pour tourner cette allégorie bretonne car il croyait que je n’y arriverais pas et laisserais tomber.
Ce film est aussi le portrait d ’une génération ?
Oui, ma génération, appelée la « bof génération », peu politisée. On n’a jamais vraiment compté, on nous a toujours mis dans l’immaturité, on a été surprotégés. Chiara Mastroianni incarne cette génération déclassée de son rôle d’adulte. Le sida a défini notre génération d’une façon violente. On n’a pas encore mesuré ce traumatisme-là.
Un grand entretien avec Chiara Mastroianni est paru dans le Soir du 21 novembre.
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Non ma fille, tu n’iras pas danser
Voici un film souriant et désenchanté qui se présente d’abord comme une chronique familiale contemporaine avant de plonger le spectateur dans un conte breton et finir en portrait de femme moderne. Cette femme, c’est Chiara Mastroianni, actrice singulière, belle dans le vertige permanent de son personnage, une mère d’aujourd’hui, divorcée, vulnérable, blessée, tour à tour irritante, chancelante et vaillante. Dans le cocon familial bourré de bons sentiments qui enveloppe cette jeune femme, Christophe Honoré plante ses doutes, ses interrogations sur cette génération de quadras peu considérée, sur les femmes désarmées face à la pression collective, sur ce fameux bonheur qu’on veut nous imposer et qui n’est peut-être pas celui auquel on aspire. Car c’est quoi exactement le bonheur ?
Avec ce film, l’auteur de La belle personne et Les chansons d’amour quitte Paris pour la Bretagne, sa terre natale. Il le fait radicalement, cassant tout à coup la réalité du film pour entrer dans un conte. Cela donne une séquence inattendue, incongrue, déstabilisante : une longue séquence musicale, sans dialogue, dansée en costumes bretons. La forme prend le pas sur la vraisemblance, avant qu’on en revienne à la fiction initiale, dans un Paris d’aujourd’hui, animé et hivernal… Le cinéaste n’a pas peur de heurter, au risque de perdre le spectateur. Car ce décollement vers le fantastique est la matrice de son film, qui démontre que la violence faite aux femmes par la culpabilité vient de loin. Là sont l’audace, le questionnement et la singularité d’un auteur… singulier.