Quand le piano jazz est là…

COLJON,THIERRY

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Mercredi 25 novembre 2009

Résumer plus d’un siècle de piano jazz ? Un défi, que relèvent, en vingt-cinq CD, Chant du monde et Harmonia Mundi.

On doit l’exploit à l’excellent label français Chant du monde. En 524 titres en tout genre (ragtime, dixieland, boogie-woogie, swing, be-bop… mais aussi piano bastringue, piano droit ou piano à queue), c’est plus de 32 heures de musique que propose le coffret de 25 CD « L’histoire du piano jazz » accompagné d’un livret de plus de cent pages, à la fois historique et analytique.

Le piano jazz a mis du temps avant de gagner sa respectabilité dans les salles de concerts. Il est d’abord né dans les bordels de La Nouvelle-Orléans. Quand ce ne sont pas les saloons, honky tonks et autres endroits mal famés. Le piano droit se joue d’abord seul, par un musicien souvent cultivé (on l’appelle professor d’ailleurs), avant de servir d’accompagnateur d’orchestres de jazz. Le pianiste, les yeux pas nécessairement rivés sur le clavier mais bien sûr les trésors de peau féminine plus ou moins déshabillée qui l’entouraient, se devait d’improviser pour tenir toute la nuit. Dans le genre néo-orléanais, le meilleur, à la fois compositeur, arrangeur et improvisateur fut Jerry Roll Morton.

Le ragtime aura ses maîtres, à commencer par Scott Joplin (dont le film L’arnaque avec Paul Newman et Robert Redford assurera sa pérennité) mais aussi Eubie Blake qui, en 1983, année de sa mort à l’âge de 100 ans, se produisait encore sur scène. Si on ne doit pas oublier les rôles joués par James P. Johnson ni Fletcher Henderson, Fats Waller fut bien sûr le premier génie du piano jazz auquel les lettres de noblesse seront définitivement données par deux chefs qui ont marqué le vingtième siècle : Duke Ellington et Count Basie.

En mêlant ragtime et blues, on obtient le boogie-woogie (Meade Lux Lewis, Albert Ammons, Memphis Slim) mais dès les années 20, le passeur fondateur d’un réel style qui influença tout un siècle est bien Earl Hines, avec ou sans Louis Armstrong.

Art Tatum (et son éblouissant « Tiger rag »), Teddy Wilson ou Nat King Cole lui doivent tout : grâce à lui, swing et rythme font dorénavant partie du piano jazz. En accompagnant les chanteuses de blues, le piano se fait aussi amant séducteur.

On peut dès à présent parler de virtuoses, sans oublier le percussif Lionel Hampton. Le style stride des débuts, un peu figé, a pris sa liberté : les mélodies s’envolent, les accords de passage s’enflamment, l’improvisation devient maîtresse femme. La porte est ouverte pour les boppers qui, de Thelonious Monk à Bud Powell, feront voler en éclats les frontières du jazz et du swing. Ces deux-là influenceront tous les pianistes de l’après-Deuxième Guerre, tant par leur personnalité et leur art de vivre que leur jeu imaginatif. Le piano redevient solo, instrument roi, maître et dieu.

Errol le franc-tireur

Quand Duke Ellington, parallèlement, se met en quête de recherches stylistiques, c’est la musique classique qu’invoque ce maestro qui n’a cessé d’évoluer. Les autodidactes peuvent également trouver leur place, avec un style très personnel, guère orthodoxe. On pense bien sûr au franc-tireur Errol Garner dont, aujourd’hui, on ne se lasse toujours pas. Les pianistes aveugles (Art Tatum, George Shearing, Ray Charles) élargissent tous azimuts le spectre sonore, tant rythmique que mélodique, sans oublier le rhythm’n’blues et l’esprit soul. Les virtuoses ne manquent toujours pas, à l’instar du géant canadien Oscar Peterson. Le piano peut aussi se montrer subtilisateur quand le standard « Take Five » fait la gloire de Dave Brubeck, alors que la composition est signée Paul Desmond, saxophoniste de son état.

Le bop (hard et funk s’il faut) peut fleurir avec John Lewis, Wynton Kelly, Horace Silver, Hank Jones, Ahmad Jamal ou, en France, Henri Renaud, André Previn ou Martial Solal.

Impossible évidemment de tous les citer. Mais il y en a deux qui méritent chacun un nuage céleste pour avoir fait du piano solo un exercice digne du concours Reine Elisabeth : Bill Evans et Keith Jarrett. De la même manière qu’en duo, Herbie Hancock et Chick Corea ont innové. Le piano se suffit à lui-même. Même si, en trio, il swingue encore comme pas deux. Il suffit d’entendre les derniers travaux de Jarrett ou du plus jeune Brad Mehldau, malheureusement (et étrangement !) absent de cette passionnante Histoire du piano jazz.

Une histoire à découvrir ou réécouter à petites doses, parcimonieusement, avec retenue et sagesse, afin d’en faire durer le plaisir, éviter l’indigestion, la soûlerie néfaste. Et alors s’ouvrent les portes du paradis de la musique.

L’histoire du piano jazz (coffret 25 CD)

Chant du Monde-Harmonia Mundi.

Thelonious Monk, le génie de toutes les libertés. © ap.

Thelonious Monk, le génie de toutes les libertés. © ap.

Duke Ellington, maestro dans tous les styles.© RUE DES ARCHIVES.

Duke Ellington, maestro dans tous les styles.© RUE DES ARCHIVES.

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