Litotes et linos d’un superbe hérétique : c’est Topor !

LEGRAND,DOMINIQUE

Page 58

Mercredi 25 novembre 2009

Loisirs, divertissements et multiples activités sur papier : l’art féroce de Roland Topor, en linogravures et lithographies originales.

Imaginons Topor, fendu d’un rire tonitruant : lui qui, selon Marcel Moreau, « n’a pas son pareil pour lire dans les lignes de l’abîme la vanité de nos surfaces », aujourd’hui exposé dans la pompeuse maison de maître d’un banquier et notable de La Louvière, jardin avec ginkgo biloba centenaire et hauts plafonds étouffoirs de toutes exubérances… C’est le dernier tour grinçant que nous joue Roland Topor, grand croqueur des conventions, faux naïf parti au paradis des cadavres exquis en 1997 : revenir hanter la cité des Loups qu’il connut mieux que personne avec la complicité de ses amis André et Jeanne Balthazar, Pol Bury.

Aux cimaises, sur deux étages du centre d’archives de la revue et des éditions Daily-Bul qu’il rejoint en 1961, voici les états de l’œil sauvage, le grand inventaire d’un redresseur de la vision, subtil montreur des stratagèmes et des énigmes de la comédie humaine. Faut-il le dire, c’est un régal cocasse et désespéré, un cannibalisme consenti jusque dans l’élégance du trait quand la générosité blessée fait crier la fureur sur tous les tons. Le dessin dévastateur est fin comme une lame dans la mise à jour des petites lâchetés et monstruosités quotidiennes.

On rit haut et fort, surtout quand la bêtise crasse du monde exulte dans son détail le plus atroce. Au fil des linogravure et lithos surgies par l’enchantement d’un beau travail de recension – épinglées en grande partie dans les collections de Pierre Alechinsky, de leur imprimeur parisien commun l’Atelier Clot, de collections privées ou encore dans les archives du Daily-Bul qui a conservé photographies, dessins, textes, lettres, livres dédicacés, affiches, illustrations, chansons –, le dessinateur se montre en fils nourri aux mamelles du surréalisme, avec cette distance amusée.

C’est donc un artiste singulier et éclatant en ses « randonnées péripathétiques ». Derrière les paupières lourdes, l’œil met en scène les thèmes de prédilections du Topor écrivain ou scénariste. Dans ce théâtre de l’absurde, tout saute au visage : la mort, le sexe, les accouplements monstrueux, la cruauté, le macabre. De cette folle galerie d’images, surgit la grâce, celle d’un fils de Bruegel et de Goya, de Kubin et de Félicien Rops… Topor est fou, un fou sans pareil, à la manière d’un penseur salutaire qui ne se prend pas au sérieux, un moraliste qui met à raison le monde.

Décapant multi-usages

Fils du peintre et sculpteur Abram Topor, Roland est né en 1938. Il passe ses premières années à Paris, puis en Savoie où ses parents, immigrés juifs polonais, se cachent de l’occupant nazi. Etudiant à l’Ecole des beaux-arts de Paris, il collaborera au journal Hara-Kiri dont il partageait le culte de l’humour noir, décapant et cynique, mais aussi au magazine Elle. Il fut l’un des créateurs en 1962 du groupe Panique avec Fernando Arrabal et Alexandro Jodorowsky.

On retrouve ses coups de hache au tournant de toutes les disciplines : dans le film de Werner Herzog Nosferatu, fantôme de la nuit aux côtés d’Isabelle Adjani et de Klaus Kinski, avec Henri Xhonneux dans une adaptation de la vie du marquis de Sade en 1988, et encore en télévision avec Téléchat, en romancier ou chansonnier, à l’opéra et au théâtre avec Jean-Michel Ribes…

Comme dans les « dessins-paniques », le fil conducteur est inaltérable : « Pour tout dire, Topor n’est autre qu’un superbe hérétique, écrit Marcel Moreau dans L’homme élégant. Sur le corps conformiste, il plaque sa vision du corps outrepassé. Dans nos prisons mentales, il a le geste qui déverrouille. Sans lui, la loi serait plus légale, et la quotidienneté plus quotidienne. Mais ce traqueur de dogmes qui se détraque à les traquer n’est jamais si heureusement patraque que lorsque son trac le matraque. » Comme le dit encore Moreau, son désespoir, « qui sait boire et enivrer son exubérance, qui sait faire jeûne et abstinence », est sans doute le meilleur moyen dont il dispose « pour nous conduire, éberlués, au centre de son génie ambigu. »

Roland Topor, linos, lithos, litotes

Roland Topor, linos, lithos, litotes

Centre Daily Bul & Co, 14 rue de la Loi, La Louvière, jusqu’au 15 janvier. Infos : www.dailybulandco.be, 064-22.46.99. A lire : Roland Topor, Randonnées péripathétiques (8 euros). Naissance d’une pensée : la pensée bul (8 euros).

© Sabam Belgium, 2009.

© Sabam Belgium, 2009.

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