Aldo Ciccolini, l’Opus Magnum

MARTIN,SERGE

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Mercredi 2 décembre 2009

EMI le lui devait bien : voici l’intégrale du parcours en studio du pianiste napolitain, de 1950 à 1991. Et il y a des surprises !

Ce coffret, EMI se devait de le réaliser car personne n’aura autant œuvré pour l’enrichissement du catalogue français de cet éditeur que ce pianiste napolitain qui fit de la France sa seconde patrie. Pour la simple raison qu’il a toujours aimé défendre les œuvres en lesquelles il croyait. Aujourd’hui, à 84 ans, il fait figure de patriarche de la profession. Un art qu’il défend avec le même sérieux et la même conviction. Et le même respect devant la partition. Les joyaux vont donc abonder dans ce coffret de 56 CD, fidèle reflet de sa carrière studios. Les surprises, aussi : on retrouve toujours Ciccolini là où on ne l’attend pas.

Très jeune, l’enfant est fasciné par le piano qui trône dans le salon familial. Son père lui demande : « Tu aimes le piano, bon, mais es-tu prêt à sacrifier ta vie pour lui ? » La réponse étant positive, il commence immédiatement ses leçons avec une pédagogue qui est d’abord une musicienne, Maria Vigliarolo d’Ovidio. A 9 ans, il rentre, avec une permission spéciale au Conservatoire de Naples. Et puis vient la guerre qui fauche d’emblée son père. En 1946, il joue dans les bars pour faire vivre sa famille. Un militaire américain s’approche de lui et lui souffle : « Toi, tu joueras au Carnegie Hall. » Trois ans plus tard, sa mère le pousse à présenter le Concours Marguerite Long à Paris : « Si tu échoues, ce n’est pas grave, personne ne te connaît. » Il le remporte devant Badura-Skoda, Weyenberg et Barbizet et s’envole pour une tournée aux Etats-Unis où, à la fin de son concert à Carnegie Hall, un visage connu vient le saluer : « Je te l’avais bien dit ! »

Dès avant cette tournée, le jeune Ciccolini a fait ses premiers pas dans les studios d’EMI où il grave cinq sonates de Scarlatti. Pour l’époque, c’est original, mais le clavecin est trop fragile pour rendre compte de son invention débridée et de son mélange unique de tendresse et d’ironie féroce. Des choix qui ne sont jamais gratuits mais fruits d’une longue réflexion sur la partition. Celle-là même qu’il veut passer à ses élèves qu’il considère volontiers comme des collègues, leur demandant de le tutoyer et de l’appeler « Aldo ». Des pianistes aussi différents que Nicolas Angelich et Jean-Yves Thibaudet lui rendront pour cela hommage. Notre homme aime aussi la voix : il a appartenu, rappelle-t-il, à une école pour laquelle « l’idéal de tout instrumentiste était d’approcher le cantabile des chanteurs ». Et il se fera un plaisir d’accompagner des chanteurs aussi différents que Mesplé, Schwarzkopf ou Micheau, Benoît, Bacquier ou Gedda.

Nécessité, envie, respect du créateur

Mais la grande affaire de Ciccolini sera Satie, qu’il gravera deux fois (entre 1963 et 1970, puis durant les années 80). Les choses commencèrent pourtant très modestement : « Je ne connaissais quasiment pas Satie. L’idée est venue de Peter De Jongh, à l’époque mon directeur chez EMI France. Il m’a demandé si j’acceptais d’enregistrer un disque Satie, m’avertissant que cela se vendrait mal, “tout au plus 500 exemplaires”. Ça m’a attiré. Et puis, on en a vendu plus de 4.000 en une semaine et il m’a alors invité à enregistrer une intégrale. » Là est le cœur de la démarche de Ciccolini : chaque enregistrement doit provenir d’une nécessité, d’une envie et d’un respect pour un créateur. Et la gamme sera des plus variées. La musique française, bien sûr, avec Ravel et Debussy (la plus grande énigme musicale) mais aussi Déodat de Séverac – « Il n’aimait pas Paris et se réfugiait dans son Languedoc. J’ai voulu rendre sa chance à cette musique du terroir. » Et Massenet : « Ses opéras ne cherchent pas le sanglot, juste la larme à l’œil. » Et aussi Franck (de fameux Djinns avec Cluytens et l’ONB), Chabrier et Saint-Saëns (des concertos d’une rare élégance) et d’Indy (la Symphonie

cévenole fut un de ses chevaux de bataille). Mais encore le Rossini des Péchés de ma vieillesse, Grieg et les Espagnols (Albeniz, Granados et, avant tout le monde, Mompou). En Allemagne, ses goûts de la mesure le porteront vers Schumann, poète des petites formes, et le Brahms, raréfié des Klavierstücke. Schubert aussi dont il aurait voulu savoir ce qu’il serait devenu s’il avait pu vivre plus longtemps. Plus que tout autre, il prit en son temps Liszt au sérieux. « C’est un véritable peintre du piano. Il faut connaître ses cycles dans leur intégralité et particulièrement les Harmonies poétiques et religieuses, des pages prodigieuses écrites en pleine crise mystique. » Et ainsi va ce missionnaire de la musique qui n’est pas croyant mais considère son art comme un sacerdoce. Et nous apporte la beauté dans ce qu’elle a de plus rare, de plus simple, de plus vrai.

Aldo Ciccolini, Intégrale de ses enregistrements

Aldo Ciccolini, Intégrale de ses enregistrements

Coffret riche de 56 CD à petit prix : 80 euros, soit 1,40 euro le CD.

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