Les minarets et le chemin des crêtes
MARTHOZ,JEAN-PAUL
Page 19
Mardi 8 décembre 2009
Enjeux
La votation suisse contre les minarets est venue confirmer son avertissement. Le résultat a ravi les extrémistes de droite et les islamistes radicaux qui rêvent d’un affrontement entre « l’Ouest et le reste ». La dynamique du choc des civilisations, ou plutôt du choc des barbaries, est en marche.
« Est barbare celui qui dénie la pleine appartenance de l’Autre à l’humanité, écrit Tzvetan Todorov (La peur des barbares, Robert Laffont, 2008). Au contraire, est civilisé celui qui, même en s’apercevant de ce que les autres sont différents de nous, reconnaît et admet leur appartenance plénière à l’humanité. »
Le scrutin suisse a rappelé qu’il y a plusieurs manières d’être occidental. L’une est rugueuse et crispée. Elle a débouché sur les pages les plus sombres de notre histoire. Accrochée aux mythes meurtriers de la pureté raciale, elle nous a donné le nazisme ; attachée à une identité chrétienne dévoyée, elle a nourri le national-catholicisme ibérique et latino-américain ; brandissant sa prétendue supériorité, elle a colonisé et asservi des peuples. Elle rôde aujourd’hui au milieu des partis populistes européens et des sectes évangéliques américaines.
Cet Occident-là est un obscurantisme aussi pernicieux et destructeur que l’islamisme qu’il prétend combattre. Son adversaire n’est pas seulement la communauté musulmane, mais aussi et peut-être même surtout les partisans d’une conception lumineuse et universaliste de l’Occident.
Derrière ses slogans contre l’« intégrisme mahométan », derrière le paravent des « valeurs européennes », sous les ondoiements de bannières de la liberté qui ne furent jamais les siennes, l’extrême droite de toujours cherche à prendre sa revanche sur les valeurs libérales et progressistes qui ont accompagné l’histoire de l’Occident.
Une autre tradition occidentale se fonde, en effet, sur l’ouverture et l’humanisme. Elle est l’une des sources de la Constitution américaine et des aspirations démocratiques de l’Amérique latine, cet « extrême Occident », selon l’expression d’Alain Rouquié. Elle constitue le fondement philosophique de la construction européenne.
Défendue et illustrée par les grandes voix de la liberté, de Victor Hugo à Albert Camus, de Jean Jaurès à Raymond Aron, elle a inspiré Sun Yat Sen, Nelson Mandela, Salvador Allende, Andrei Sakharov et Gibran Tueni et elle continue d’inspirer tous ceux, Aung San Suu Kyi, Liu Jingsheng ou Kamal Labwani, qui, de par le monde, rêvent de dignité et de raison.
Dans leur essai L’occidentalisme (Climats, 2006), Ian Buruma et Avishai Margalit nous rappellent très à propos que cet Occident-là a été la cible de tous les totalitarismes. En dehors de l’Occident, bien sûr, comme dans le Japon militariste de l’entre-deux-guerres, mais aussi en Europe. L’extrême droite des années 1930 n’eut de cesse de vitupérer la démocratie libérale, « matérialiste, médiocre, poltronne et cosmopolite » et ses idées influencèrent à leur tour nombre de mouvements nationalistes et anti-occidentaux du tiers-monde, du baathisme syro-irakien au péronisme argentin.
L’un des principes de la version universaliste de l’Occident est la cohérence. Pour renforcer leurs arguments, les « minaretophobes » helvètes ont dénoncé, en effet, les discriminations et les persécutions subies par les minorités chrétiennes et juives en terre musulmane. Comme si l’interdiction, là-bas, de construire des églises ou des synagogues justifiait que l’on interdise, ici, les mosquées ou les minarets.
On pourrait certainement attendre des musulmans européens qu’ils dénoncent avec force les pratiques intolérantes et intolérables des régimes autoritaires qui se réclament de l’islam, dans la mesure même où ils exigent très légitimement l’égalité de droits dans les pays où ils vivent. Mais le principe de réciprocité, quand il implique une punition collective et une négation de ses propres principes, n’appartient pas au registre d’une démocratie. Celle-ci doit, par définition, emprunter le chemin des crêtes. Comme le disait Charles de Gaulle à Maurice Schumann : « Prenez toujours la position la plus élevée. C’est invariablement la moins encombrée. »
Le respect des droits humains ne dépend pas du comportement des autres. Une démocratie ne torture pas. Elle s’y refuse parce qu’elle défend ses valeurs et non pas parce qu’elle craint que pareil traitement dégradant soit appliqué à ses propres ressortissants. Il ne s’agit pas d’une forme de naïveté ou d’une reddition face à des forces barbares, mais d’un principe de civilisation.
Les peurs que provoque l’extrémisme islamiste, les craintes suscitées par une immigration qui n’apparaît pas « maîtrisée », les doutes face à des accommodements dits « raisonnables » qui grignotent peu à peu les principes de laïcité, d’égalité et de liberté, sont légitimes et doivent être entendus, mais ils ne peuvent en aucun cas justifier les discriminations et les exclusives.
Pareille crispation reviendrait à détruire l’Occident sous prétexte de le sauver.
La Suisse n’est pas à l’heure des rafles et des ratonnades, mais cette votation nous rappelle que la démocratie, comme la civilisation, est mortelle et qu’elle est menacée aujourd’hui par l’emballement des extrémismes et d’une certaine manière par leur alliance, comme le fut la démocratie allemande du début des années 1930, assaillie par le stalinisme et le nazisme.
Les paroles du pasteur Martin Niemöller, emprisonné à Dachau, résonnent du fond le plus sombre de l’histoire de l’Occident : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai pas protesté car je n’étais pas communiste ; quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit car je n’étais pas Juif ; et lorsqu’ils sont venus me chercher, il n’y avait personne pour protester. »
Un historien devra-il un jour ajouter à cette sinistre liste : « Quand ils sont venus chercher les musulmans, je n’ai rien dit… » ?
