Le problème de disque de Johnny

n.c.

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Mardi 15 décembre 2009

Carte blanche

Francis Mizio Ecrivain, scénariste (*)

Johnny Alité ! Alors qu’on nous serinait que l’idole déjeune, voici qu’on apprend que l’idole déguste. Un choc. L’actu s’emballe depuis qu’il est en coma artificiel – endroit qui va devenir aussi branché et pas que sur « la machine qui fait ping » (1) que Gstaad, village huppé de Suisse (2) où il s’est fiscalement réfugié. On va sans doute préparer des dossiers sur le coma comme nouveau paradis fiscal. On supputera… Se réveillera comment ? Restera-t-il mutique ? (ce qui serait chez lui, dit-on, signe de vitalité)… Fera-t-il un procès au médecin des stars, récemment démonté, et sa xe tournée d’adieu, bientôt remontée ?

Depuis quelques jours, la France qui aime son Johnny a le blues. Et on sait que le blues, ça veut dire coma que j’t’aime.

Bon, reprenons. Dès que l’on s’attaque à un monument aussi minéral que Johnny Hallyday, on s’embrouille : trop à dire. Trop sur rien, pourtant, car Johnny, c’est le problème du vide : ça envahit l’espace. Ces temps-ci, on ne vit plus en France qu’aux suppurations de cette hernie prétendument massacrée. Première consternation : quel problème discal ? Des disques, ce type en a refourgué 60 millions chez nous et il en a 18 en platine ! On ne comprend plus. Et les fans de soudain constater les ravages du temps, du rock’n’roll, des substances et de l’acquisition immobilière : tout ça vous use les cuirs les plus tannés dans les piscines bleutées-chlorées. Hé oui, le biker a maintenant une Harley avec les roues placées sur le côté. Hé oui, il a une tête de limonadier en retraite. On en cherche Rex, le berger allemand du bar, à ses côtés. Mais non, c’est un gorille qui pousse le shopper.

On vous épargnera l’increvable carrière du chanteur acteur interprète : vous trouverez ça dans les bonnes officines de larmes et de produits dérivés. Elle se résume en deux mots : cette bête de scène est passée de yéyé à « Coco » (3). Entre-temps, 60 millions de disques et pas que des bons, des concerts géants aux tarifs de même, du cinéma à tous les sens du terme, des problèmes fiscaux et/ou judiciaires, et un plus récent au côlon… Voici un type qui aura constamment su absorber l’air du temps, peut-être bouche bée certes, mais qui se sera toujours remarquablement entouré ou aura su saisir les tendances lourdes. Ultime preuve : il nous fait dans le toubib trouble. Voici qui lorgne du côté de Michael Jackson. Opportunisme ? À voir : il a toujours singé les Étasuniens… et puis on ne peut pas passer sa vie à cuisiner le public en s’entourant de grosses légumes, ou mijotant dans le jus de bien des navets, sans faire confiance à quelqu’un qui traîne toute une batterie de casseroles.

En France on a grandi avec lui. C’est un truc patrimonial, au même titre que la baguette, le camembert, la polémique vaine, le retour de la gauche ou la délation. Il pouvait se dire européen : Johnny, c’est un meuble à nous, qualité France. Une vieille commode patinée qui en jette toujours parce qu’on se souvient du temps où les tiroirs ne couinaient pas. Chaque année, on examinait sa nouvelle femme comme le dernier modèle Renault en constatant que la tendance était à toujours plus d’aérodynamisme.

Pourquoi se moquer de lui ? Les humoristes en panne d’inspiration stigmatisent sa diction, sa prétendue étroitesse d’esprit, ses lacunes culturelles et son sens politique. Premièrement, il n’est pas certain qu’il faille être agrégé de philo pour remplir des stades avec des auréoles sous les bras. Deuxièmement, s’il a chanté « On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac » lors de la campagne électorale 95, avec le recul et l’ambiance mortifère qui règne désormais ici, on se dit qu’il est peut-être plus fin analyste de la psyché nationale qu’il n’en paraît derrière les lunettes de philatéliste qu’il promeut dans des publicités pour arrondir ses débuts de mois. D’ailleurs, lui qui chanta « Les Chevaliers du Ciel », n’est-il pas depuis 1997 passé Chevalier de la légion d’honneur ? Si ce n’est pas une preuve, ça, pardon.

Un ami acteur, qui a tourné dans une panouille tévé avec lui il y a deux ans, me disait : « C’est un type seul et simple qui fait un peu de peine. Son chauffeur semble être son seul ami. Entre les prises, on allait boire des demis à côté. Il n’avait rien à dire. » Jojo accoudé à un bar crépusculaire, c’est un personnage à la Simenon, Belge que les Français considèrent comme leur. D’ailleurs vous avez failli en avoir la garde, mais il a renoncé à vous demander la nationalité. Tant mieux pour vous : il n’est pas assez surréaliste. Il est seulement Français.

(1) Comme disaient les Monthy Pythons.

(2) Au prétexte que la belle-famille, des petits commerçants méritants, y aurait un restaurant hype nommé Chlosterli. On conviendra que cela fait déjà un peu bacille infectieux, un nom pareil : il y avait donc des signes avant-coureurs.

(3) « Écoute Coco, t’avais envie de le faire, tu l’as fait, t’as bien fait », aurait dit Nicolas Sarkozy en apprenant l’exil fiscal de Hallyday en mars 2008, d’après Le Figaro. Le troisième mot que l’on craint est désormais : gaga.

(*) Derniers titres parus : D’un point de vue administratif (Baleine – La Martinière) et L’encyclopédie des rebelles, insoumis et autres révolutionnaires, avec Anne Blanchard et Serge Bloch (Gallimard Jeunesse)

P.9 L’état de Johnny

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