Culture avec C comme Crise
n.c.
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Mercredi 16 décembre 2009
Carte blanche
A cet égard, la RTBF peut servir de symbole. Son patron, Jean-Paul Philippot, dans un dossier consacré par Télémoustique à ce service public, veut une programmation pour « un large public, pas pour initiés ». Position réactionnaire et dangereuse. Motivée par l’audimat et les rentrées publicitaires, elle rejoint paradoxalement l’idée de « culture pour le peuple » chère à certains régimes totalitaires.
Il y a donc dans nos Etats capitalistes des Jdanov de l’audimat qui mènent les pays riches à une culture pauvre, leurs diktats étant financiers. Mais la démocratie ne devrait-elle pas refuser l’opposition « large public » / « initiés » et être à l’écoute des cultures minoritaires pour résister au tsunami de la mondialisation ?
Musiq’3, chaîne vouée à la culture et sans équivalent dans les radios privées, a longtemps proposé des émissions ouvertes à tous les domaines culturels, même si la musique y était dominante. Hélas son évolution a provoqué la disparition de certaines d’entre elles ou leur déplacement sur la Première, davantage gangrenée par la publicité, et entraîné un important retrait de la création. Or le propre d’une chaîne culturelle est de faire écho à l’art vivant et de pouvoir aborder des sujets de fond pour un public minoritaire mais qualitativement exigeant, qui a droit, lui aussi, à sa radio. Il est urgent de défendre cette double valeur : l’argent, nerf de la guerre, n’est pas forcément celui de la culture.
Plus qu’un budget important, Musiq’3 demande de la compétence culturelle et de la créativité intellectuelle. Or qu’apprenons-nous ?
Que l’actuel directeur de Musiq’3 (issu d’une chaîne privée française) méconnaîtrait les artistes de notre pays au point de préconiser, pour des lectures, l’engagement de stars françaises à des prix sans commune mesure avec ceux offerts à nos comédiens, qu’un collaborateur s’est vu refuser un aller-retour Bruxelles-Paris pour une exposition destinée à une émission de deux heures, visite et interviews étant jugées inutiles, l’exposition n’étant que « prétexte à la construction d’émotions musicales », qu’une démarche officielle de l’Union des compositeurs belges est demeurée sans effet et qu’un commentaire directorial effarant : « Les handicapés mentaux, ça n’intéresse pas un assez large public », a suivi la diffusion d’une émission sur les artistes du Creahm !
Tout cela sans parler des économies liées à la crise, qui risquent de transformer Musiq’3 en juke-box inutile et ennuyeux, alors que cette chaîne pourrait devenir ce que précisément les économistes appellent une « valeur-refuge ».
Si nous insistons sur l’évolution de Musiq’3, c’est aussi à cause de son absence dans le dossier du Télémoustique, qui néglige la radio au profit de la télévision.
Cette méconnaissance n’est-elle pas un signe de l’appauvrissement culturel médiatique ? La radio permet d’aborder les sujets en profondeur : une longue interview convenant à la radio sera écourtée pour la télévision, la perception du temps n’étant pas la même d’un média à l’autre. L’aînée garde donc toute son importance. Cela d’autant plus que le paysage culturel de la télévision s’est appauvri, notamment du fait de l’uniformité des chaînes, quel que soit leur nombre. Ce qui nous ramène à la mondialisation. Un phénomène qui, sur le plan de la culture médiatique, est encouragé par une tendance inhérente à l’existence même de la presse : le rapport immédiat à l’actualité. Dans le domaine de l’information il va de soi qu’il est nécessaire de « coller » à cette actualité. Mais dans le domaine de la culture ne devrait-on pas « décoller » beaucoup plus souvent, pour s’élever vers des cieux propres en devenant plus créatifs et originaux, afin que tout le monde ne parle pas en même temps de tel opéra donné ou de tel livre primé ?
La décadence culturelle de la radiotélévision n’est que l’un des signes de la crise que traverse la culture dans notre société. Et si les médias méritent un gros chapitre à ce propos, l’enseignement appellerait tout un volume. Les deux domaines furent du reste complémentaires avec les « radios scolaires » et « radios université » apparemment condamnées, dans notre ère du zapping, à l’oubli.
« Oubli » ? Nous avons dit « oubli » ? Comme c’est bizarre… Mais dès lors tout cela ne signifie-t-il pas, en fin de compte, que la plus grave conséquence de la crise culturelle, c’est la perte de nos repères ? Si des disciplines intellectuelles et artistiques disparaissent des radios, des journaux, des écoles, cela ne signifie-t-il pas que nous sommes tous menacés d’une « façadisation » de la culture débouchant sur l’amnésie ? Et si un arbre meurt quand on coupe ses racines, cela ne signifie-t-il pas qu’une société risque de mourir si on l’ampute des siennes ?
A l’heure où l’écologie scientifique s’impose pour sauver notre planète, il est donc urgent de défendre une écologie culturelle pour sauver notre civilisation !
