Une nuit parmi les démons
COUVREUR,DANIEL
Page 35
Lundi 21 décembre 2009
Exposition Patrick Mallet dessine la fable ensorcelée de « L’Âne d’or »
entretien
En 1821, Charles Nodier publiait l’un des premiers romans de ténèbres, Smarra, un livre d’une dramaturgie angoissante. Deux siècles plus tard, le jeune auteur de bande dessinée Patrick Mallet donne de la chair aux démons de la nuit de ce conte fantastique inspiré par L’Ane d’or d’Apulée, une fable ensorcelée de la Grèce antique. Un album carré au dessin crépusculaire et une exposition d’originaux cauchemardesques au Centre belge de la bande dessinée mettent en scène ce récit à tombeaux ouverts d’où jaillissent tous les tourments de l’âme humaine. Patrick Mallet est venu nous raconter à Bruxelles, sous le dragon terrassé par saint Michel comment et pourquoi il a tiré de l’ombre l’œuvre au noir de Charles Nodier, enterré au Père-Lachaise à quelques vers hallucinés de la tombe d’Honoré de Balzac.
La fable de « L’Âne d’or » est le premier grand roman en prose. Un seul de ses onze livres a survécu comme si dieux et démons avaient voulu occulter cette odyssée funèbre. Ces terreurs ancestrales vous attirent ?
C’est à travers Charles Nodier que j’ai découvert L’Âne d’or. Je me suis lancé dans une réécriture du mythe à partir de la vision qu’en donne Charles Nodier. Il utilise le texte antique comme un prétexte. C’est le thème de l’arrachement du cœur qui l’a surtout inspiré. Pour le reste, il s’écarte de l’œuvre d’Apulée et greffe sa propre imagerie dessus. Il est plus ténébreux, plus morbide. Cette ambiance de roman gothique me fascine. Je le relisais depuis des années sans oser m’y attaquer. J’en ai dessiné ma version personnelle. C’est un bouquin qui résonnait en moi depuis longtemps.
Vous n’avez pas eu peur de tuer l’imaginaire sépulcral de Nodier en matérialisant ces démons hurlants et ces ciels gémissants ?
J’ai un style qui a grandi avec Gustave Doré. Je suis dans le baroque un peu surchargé ! Mon imaginaire est foisonnant, limite indigeste parfois. L’histoire de Smarra véhicule quelque chose qui colle à mon style. C’est jubilatoire à dessiner. J’ai adoré mettre en scène le fond de l’univers, le cadavre du soleil… C’est fantastique de dessiner l’indicible. Tant pis si ça déplaît. Je me suis mis fond dans le récit. Je suis allé jusqu’au bout de la passion.
C’est du grand cinéma mais sans les effets spéciaux ?
Je conçois mes bandes dessinées comme des longs-métrages. La mise en scène et le cadrage sont très importants. Cet album au format carré, c’est comme du 16/9 au cinéma ! On n’est pas dans une bande dessinée traditionnelle et ça se voit avant même de l’ouvrir. Ce projet, je ne le voyais pas dans une autre collection que Carrément BD.
Quel est le film qui se rapprocherait le plus de « Smarra » ?
Le labyrinthe de Pan, dont j’ai adoré la scène tétanisante de l’ogre. On retrouve dans ce film la même idée que dans Smarra : montrer au spectateur quelque chose qu’il n’a encore jamais vu. Humblement, je revendique cette présence-là dans les images de Smarra. Je montre au lecteur des choses hallucinantes.
Il règne dans les cases une atmosphère proche parfois des tableaux de peintres symbolistes.
Avant d’entamer le dessin, j’avais fait un dossier à l’intention des éditeurs potentiels dans lequel je parlais d’une influence des symbolistes français, suisses et belges pour évoquer le style de l’album. Je pensais aux femmes et aux serpents de Klimt. Je me suis inspiré du Baiser du sphinx de von Stuck aussi. Les peintres symbolistes étaient imprégnés de la mythologie grecque, c’est ce qui rend leur peinture proche de l’atmosphère de Smarra. Et puis, il y a chez Klimt cette figure récurrente de la femme dominatrice, que l’on retrouve dans Smarra.
Le Centre belge de la bande dessinée expose 27 planches originales de « Smarra ». Que cherchez-vous à montrer ?
La nature de mon travail. Dans l’album en couleur, on ne remarque pas immédiatement que tout est dessiné au crayon Criterium. Je joue avec la mine. Je n’arrive pas à dessiner à la plume ni au pinceau. Je préfère le crayon, plus sec, plus neveux, plus maîtrisé. Je dessine d’une traite et quand je me plante, je dois parfois refaire une case, ce qui explique certains surcollages dans les planches. Pour Smarra, je me suis aperçu à la moitié de l’album que je n’aimais pas les nez. J’ai redessiné toutes les têtes des personnages.
Smarra, Patrick Mallet d’après Charles Nodier, Carrément BD, Glénat, 56 p., 14,99 euros ; expo au Centre belge de la bande dessinée, 20 rue des Sables, 1000 Bruxelles, jusqu’au 17 janvier. Infos : www.cbbd.be et 02-219.19.80.