Donner l’art à voir aux aveugles
n.c.
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Jeudi 31 décembre 2009
Musées, théâtres
Mais les visiteurs sont plutôt contents. D’ailleurs, en sortant, ils se disent « A bientôt »... pour une autre visite. Ou même « A ce soir », pour aller ensemble au théâtre. Puis l’un repart guidé par son chien, l’autre armée de sa canne blanche, une troisième au bras de son accompagnatrice. Des aveugles et des malvoyants qui vont au musée, au théâtre. Pas seulement pour entendre ou toucher, mais pour voir. Les formes, les couleurs, les mouvements, les textures, les gestes… Tous ces détails qui, d’habitude, leur échappent. Voir grâce à la voix, grâce aux mots. C’est ce qu’on appelle l’audiodescription. Une technique qui se développe de plus en plus en Belgique.
Une ASBL entièrement consacrée à l’audiodescription au théâtre vient même de voir le jour. Un grand pas en avant, dit Christine Welche, l’une des promotrices du projet : « Au départ, l’audiodescription était gérée par l’Association bruxelloise et brabançonne du théâtre amateur. Mais il s’agit d’une association de compagnies théâtrales. Ni les malvoyants ni les audiodescripteurs n’avaient voix au chapitre ! » Audioscenic, la nouvelle ASBL, aura, elle, un pôle artistique et un pôle déficience visuelle. « L’audiodescription ne sera plus un projet parmi d’autres, mais l’unique objet d’Audioscenic. » Ce qui devrait faciliter l’octroi de subsides. Et le lobbying auprès du monde politique. « Pour que l’audiodescription soit reconnue comme un droit à l’accessibilité culturelle et protégée par la loi, martèle Christine Welche. Mais c’est un objectif à… très long terme ! »
Au musée aussi, l’audiodescription prend de l’importance. Les Musées royaux des beaux-arts, pionniers en la matière, proposent cette année deux nouvelles visites Equinoxe pour les personnes déficientes visuelles : une découverte du Musée Magritte et une visite du Musée d’Art ancien sur le thème « L’art gourmand ». De quoi compléter une offre qui propose déjà des parcours à travers l’Art moderne, l’Art ancien et la mythologie. Le MAC’s a emboîté le pas avec l’art contemporain. Et pour les autres musées qui voudraient se lancer, l’équipe pédagogique des Musées des beaux-arts partage son expérience et propose quelques conseils sur son site web.
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Les Chiffres
spectacles audiodécrits cette année, soit 50 représentations.
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audiodescripteurs actifs en Belgique francophone.
7
spectateurs déficients visuels par spectacle audiodécrit et par visite Equinoxe..
20
visites Equinoxes cette année aux Musées des beaux-arts.
5
guides formés pour les visites Equinoxe dans les équipes des Musées.
« Tous les sens ont leur place au musée »
Ce sont des personnes particulièrement touchantes, qui ne se préoccupent pas du regard qu’on porte sur elles. Et ça, à notre époque, ça fait du bien. En plus, ces personnes ont une concentration et un enthousiasme magnifiques. On a l’impression que ça faisait longtemps qu’elles avaient envie qu’on leur raconte ce qui se passe sur les peintures.
C’est pour ça qu’on suit une formation. On apprend à décrire les tableaux en utilisant tous les autres sens. Ce n’est pas facile : à notre époque, la vue prend beaucoup de place. Mais il faut s’en départir pour « regarder » la vie avec les autres sens. C’est d’une richesse énorme !
Pour moi, ce sont les couleurs. Mais, comme pour tout, on peut trouver des équivalents. Comme je suis musicienne, j’aime bien faire des parallèles avec les instruments de l’orchestre. Le rouge, par exemple, serait la trompette : l’instrument le plus sonore pour une couleur particulièrement visible et chatoyante. Je crois que chaque sens a sa place dans un musée. Prenez un crustacé dans une nature morte. Il nous met en contact avec le monde de la mer. On peut entendre les vagues, sentir le vent, respirer l’iode…
« J’ai vraiment redécouvert le théâtre »
En fait, je suis tombée sur une annonce par hasard… Et j’ai tout de suite eu envie de le faire. D’abord, parce que je suis sensible aux malvoyants : ma cousine est aveugle de naissance. Et surtout parce que j’aime le théâtre. Ça m’intéresse énormément de travailler en profondeur sur le texte d’une pièce, pour y placer mes commentaires.
Non. J’ai suivi une formation pendant un an. Avec surtout des exercices pratiques. D’abord, on a été voir une pièce avec les yeux bandés. Pour voir ce qu’on comprenait. Puis, on a fait des exercices de description : par rapport à des images, à des photos, puis à des petites saynètes qu’on jouait entre nous. On a aussi eu des journées sur la voix, les costumes…
De parler au bon moment, entre les répliques, pour ne pas couper les comédiens. Mais c’est aussi ce qui est le plus agréable, en fait. Dire le commentaire juste quand il faut, c’est très satisfaisant. Comme pouvoir de temps en temps improviser l’audiodescription, quand les comédiens sur scène inventent des actions, des gestes ou des expressions.
Au théâtre, une voix qui se faufile
La salle en gradins s’étale derrière vous, avec une travée sur les côtés et au centre. »
Loin de Corpus Christi, au Théâtre de la Place à Liège, n’échappe pas à la règle : l’audiodescription commence par quelques mots pour décrire la salle. Ça peut paraître anodin. Mais qui, arrivé dans une salle de spectacle un bandeau sur les yeux, ne se tordrait pas le cou pour découvrir la pièce dans laquelle il a atterri ?
La représentation ne commence que dans une grosse vingtaine de minutes, mais le premier rang est déjà bien rempli. Et tous ces spectateurs affichent le même curieux équipement : un casque relié à un émetteur. Pour leur permettre d’entendre les indications des audiodescripteurs sans déranger le reste du public.
« Nous ne voulons pas d’une représentation spéciale, précisent les spectateurs déficients visuels. Mais plutôt être intégrés dans la salle, avec les autres spectateurs. »
Intégrés, mais toujours au premier rang. « Parce que bien entendre ce qui se passe sur scène, ça nous permet de deviner déjà pas mal de choses », explique une spectatrice du groupe.
Le rideau n’est pas encore levé, mais les audiodescripteurs sont déjà au travail.
Il faut présenter la pièce qui est jouée. Histoire, auteur, mise en scène, acteurs, costumes et décors : tout doit être bien clair dans les esprits dès avant le début du spectacle. Quitte à tricher un peu, de temps en temps : « Pour la facilité, nous nommons le premier personnage du spectacle, bien que son nom n’y soit pas cité : c’est Anne. »
« Pour moi, c’est cette introduction qui est la plus importante, explique une aveugle. Ne pas voir ce qui se passe, c’est mon quotidien. Mais, avant, je devais quand même être accompagnée au théâtre. Pour qu’on me lise le programme. Sinon, je n’arrivais pas à suivre la pièce. Maintenant, grâce au prologue, je suis tout à fait autonome. »
Lorsque la pièce commence, ne cherchez pas les spectateurs les plus attentifs dans la salle. Ils sont dans une pièce toute proche, derrière une vitre qui donne sur la scène ou face à l’écran d’une télévision. Ce sont les audiodescripteurs, qui suivent la pièce à la réplique près. Et tournent frénétiquement les pages de leur texte lorsqu’un acteur saute un passage ou intervertit deux répliques.
Ils doivent être prêts à chaque instant. Pour décrire ce qui se passe sur scène et qu’un spectateur déficient visuel ne peut pas deviner. « Ça m’aide énormément, insiste une spectatrice mal voyante. Parfois, je devine bien qu’il se passe quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Certains gestes donnent du sens à la pièce, il ne faut pas les rater. »
Parmi la multitude de détails, il faut donc choisir les plus significatifs. Que ce soient des mouvements, des mimiques, des couleurs, des changements de décor ou même d’éclairage.
« Le jeune homme avance sa main vers le visage de Richard, qui se lève d’un bond et s’enfuit. » Ecrit comme ça, un commentaire audiodécrit, ça a l’air tout simple. Pourtant, derrière ces quelques mots, il y a un travail énorme. Pour parvenir à décrire les actions en quelques mots. Puis, pour réussir à placer ces mots entre deux répliques.
Sans anticiper, sans arriver en retard. Et en tentant de recréer l’effet que le metteur en scène a voulu produire sur le public voyant. Mais aussi, surtout, sans en dire trop…
« C’est d’abord les comédiens que nous devons entendre, insistent les spectateurs déficients visuels. Sinon, on n’est plus dans l’ambiance de la pièce. »
Au musée, une voix à l’aise
Marie-Suzanne Gilleman n’a pas eu à réfléchir. Elle a l’habitude de guider des visiteurs déficients visuels. Elle s’est investie dans ce projet dès ses balbutiements, en 1998. Elle l’a vu devenir, en 2007, un programme à part entière, mis en place par l’équipe pédagogique des Musées royaux des beaux-arts au sein du Musée sur mesure.
Depuis lors, elle est responsable de ces visites Equinoxe. Et la voici qui inaugure un nouveau parcours au travers des collections d’Art ancien. Un circuit pour découvrir « L’Art gourmand ». Au menu, cinq tableaux sont prévus. Elle n’en présentera que quatre. Ça aussi, elle en a l’habitude : « Il faut être à l’écoute du groupe, s’adapter à son rythme. »
Première escale : La Vierge à la soupe au lait. La plupart des visiteurs s’installent sur des chaises pliantes. Présenter une œuvre peut durer plus d’une demi-heure. La guide : « Marie nous fait face. Elle tient son bébé avec un bras et une cuillère dans l’autre main. Elle a les yeux baissés. »
« Elle regarde son fils », s’exclame une visiteuse attendrie.
« Non, non. Elle regarde la soupe et ce qu’elle fait, rectifie la guide. Et Jésus, que regarde-t-il ? »
« Sa soupe ! » Impossible de savoir qui a répondu. La réponse a fusé de toutes parts, accompagnée de quelques rires.
« C’est vrai que je prépare un discours et l’ordre dans lequel présenter les éléments avec des mots soigneusement choisis. Mais cette description n’est qu’une petite partie de la découverte du tableau, précise Marie-Suzanne. Après, il y a un vrai dialogue entre les visiteurs, leurs accompagnateurs, le guide et le tableau. »
Parfois, pourtant, les mots ne suffisent pas. Devant Le combat de Carnaval et Carême, de Bruegel le Jeune, Marie-Suzanne s’aide de quelques accessoires.
Des agrandissements de certains détails pour les mal voyants. Des supports en relief pour les aveugles. Alors, quelques têtes s’approchent tout près des images, quelques doigts courent entre les creux et les bosses. Mais très vite, l’attention revient sur la guide.
« Les accessoires ne sont pas le plus important, insiste-t-elle. Je préfère miser sur l’audiodescription et le pouvoir de la poétique. On peut, avec des mots, aller beaucoup plus loin qu’avec des lignes et des formes en relief. Ces formes ne traduisent jamais toute la richesse d’un tableau. Elles peuvent même être une fausse piste pour le déficient visuel. Ce qui est très intéressant, par contre, c’est d’utiliser de la musique pour refléter l’ambiance générale du tableau. » Quelques notes et nous voilà à la Renaissance.
Pour finir la visite, une nature morte. Une malvoyante vient se planter à quelques centimètres de la toile pour mieux observer. Et, en se rasseyant, murmure à sa voisine : « C’est vraiment un beau homard. On a envie de le prendre et de le manger. » « Et il n’y a vraiment aucun personnage ? », s’étonne une aveugle.
Mais le plus difficile à appréhender, c’est la symbolique. « Je crois que j’arrive à visualiser correctement les tableaux, explique une visiteuse. Mais ce qui m’étonne toujours, c’est tout ce que la vue peut suggérer en plus. Comment de la nourriture sur une table peut-elle évoquer l’éphémère de la vie ? Ça, je ne comprends pas. »
Qu’elle se rassure, de nombreux voyants sont dans le même cas. D’ailleurs, n’est-ce pas surtout pour découvrir ce que l’on ne voit pas directement que l’on suit une visite guidée ?
Un peu comme les aveugles et les malvoyants, finalement.
