C’est la lutte finale, camarade Moore

CROUSSE,NICOLAS

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Lundi 4 janvier 2010

Cinéma « Capitalism : a love story » sort mercredi sur nos écrans

ENTRETIEN

Vingt ans, déjà, que Michael Moore conjugue le cinéma sur le mode du documentaire militant et subversif. Vingt ans que l’homme de Flint s’attaque aux méfaits de l’horreur économique. Aurait-il fini par nous lasser ? Son propos a-t-il pris un coup de vieux ? Eh bien non. C’est même le contraire. Avec Capitalism : a love story, sur nos écrans à partir de mercredi prochain, le trublion américain n’a jamais été aussi pertinent. Et raccord avec l’actualité. Pour cause : son film, qui appelle à l’insurrection directe, a été réalisé aux lendemains de la crise boursière. C’est drôle. Fort. Non dénué de panache. Et c’est digne de l’héritage de Roosevelt. Rencontre à Venise avec un homme entouré de gardes du corps et en plein doute.

Cela fait une quinzaine d’années que vous déboulez, une caméra à vos côtés et souvent à l’improviste, dans les bureaux de grands patrons. Est-ce que votre nouvelle célébrité facilite ces interviews ?

Non. C’est au contraire plus difficile. Tout le monde me connaît, et donc on me voit venir et on se méfie d’emblée. Les politiciens, c’est autre chose. Moins dur.

Où avez-vous été chercher les nombreux témoins de votre film ? En somme, comment travaillez-vous ?

Ça, c’est le bon côté de la célébrité. Je suis connu par la majorité du peuple américain. Et je reçois du coup des milliers de lettres de témoignages. De sorte que je suis par exemple au courant lorsqu’une expulsion a lieu un matin. Et je suis dès lors là pour la filmer. Je suis du coup là aussi pour leur tendre la main. Parce que ce qui arrive à ces pauvres gens plumés par la crise est violent. Et parce qu’ils ne savent généralement pas à qui faire appel. Ces gens se disent alors : si on écrit à Michael Moore, on va peut-être être entendu et aidé. C’est ce que j’essaie de faire.

Voyez-vous dans ce contexte de crise le président Obama comme une sorte de grand sauveur ?

Nous avons eu un Président qui a pratiquement détruit notre pays et son image aux yeux du monde entier. Alors bien sûr, ce n’est pas un homme, fût-il Obama, qui peut effacer et régler la situation en quelques mois. Mais oui, je fais partie de ceux qui voient l’arrivée d’Obama comme une bénédiction pour ce pays. C’est un homme honnête. Il n’a par exemple jamais dit qu’il quitterait l’Irak dès son arrivée. Il a dit que ça prendrait du temps.

Vous considérez-vous à votre façon comme un politique ?

Je suis un cinéaste. Mon but est de vous divertir. Je fais partie d’un business. D’une forme artistique, qui entend souvent faire rire, ou pleurer, ou penser. Je fais partie de ces gens qui espèrent vous défier, vous interpeller, vous faire changer d’opinion d’une façon profonde, vous mettre en colère. Au fond, c’est la mission de l’art en général. Cela fait vingt ans que je fais des films, et mon but a toujours été de faire en priorité un film, du cinéma, avant de signer un documentaire, un manifeste ou un acte politique. Si je voulais faire de la politique, je ferais autre chose. Je joindrais une organisation, un parti, je me présenterais. Non : j’ai choisi d’être cinéaste, d’honorer autant que possible l’art du cinéma et de produire un film qui repose sur une bonne histoire, avec de bons personnages.

On vous reproche parfois de jouer les chevaliers blancs, de cabotiner en apparaissant face caméra dans vos films.

Si vous me suivez dans la vraie vie, vous verrez que je suis cet homme-là. Je ne suis même pas sûr d’être capable de jouer. On me dit que j’en fais trop ? Je viens du Midwest, et c’est comme ça que nous nous comportons. Quitte à choquer le monde. Je ne suis pas un homme du monde. J’ai fini mes secondaires, et c’est tout. Je n’ai pas fait d’études supérieures. Je n’ai jamais rien lu sinon Karl Marx. Je devrais être gêné de vous dire ça, moi qui signe un film sur le capitalisme et qui le boucle par une version jazzy de l’Internationale. Tout ça pour vous dire que ce que vous voyez sur l’écran, c’est en fait extrêmement proche de moi et de ma façon de vivre et d’appréhender le monde. Ça me ressemble. Quand j’étais gamin, j’étais le boute-en-train de ma classe. Je faisais le clown. C’est mon côté irlandais, qui fait que je recycle ma colère en humour. D’autres l’ont fait avant moi : Lenny Bruce, Richard Pryor, Groucho Marx, Charlie Chaplin. Autant d’artistes qui étaient perturbés, politiquement, par les conditions sociales de leur époque. Des artistes qui ont décidé un jour d’utiliser leur humour comme des armes. Déployées à destination des masses, ces armes sont d’une efficacité incroyable. Qui plus est, j’ai fait l’expérience étant plus jeune que les filles traînent toujours plus autour d’un gars comique que d’un bellâtre ou d’un footballeur.

Il y a vingt ans, vous meniez déjà le même combat contre le capitalisme. Vous pourriez vous lasser, or vous continuez. Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

Mais je suis fatigué ! Pour vous dire, j’ai même pensé tout un temps appelé mon film « Mike’s last movie » (« Le dernier film de Michael »). J’en ai assez de devoir être sur le front. Assez d’enregistrer les mêmes abus. Assez d’avoir à lutter pour exprimer ce que j’ai à dire, alors que nous sommes supposés vivre dans un pays libre et que je suis censé exprimer les propos que je veux. Assez de devoir être accompagné par des gens de la sécurité où que j’aille, et même ici. Tout cela alors que je suis un simple faiseur de films. J’en ai marre, aussi, d’être l’objet d’attaques émanant d’industriels et relayées par certains médias, avec l’intention de démontrer que je vis dans une immense maison et que je suis une sorte d’imposteur. Je n’exagère rien. Il y a aujourd’hui réellement une tentative de conspiration dans le monde du business qui entend me déstabiliser et vous manipuler. Quand je dis que 1 % de la planète vit sur le compte de 95 autres %, ce sont des vérités. Je vous défie de trouver une seule chose qui soit fausse dans mon film. Tout y est vrai.

Vous êtes en effet accompagné par des gens de la sécurité. Quelles sont les menaces qui vous visent ?

Je ne parle pas de cela en public. Mais ce ne sont pas que des menaces.

Vous êtes un homme très populaire dans votre pays et n’importe qui peut venir vous interpeller dans la rue ?

Oui, c’est à peu près ça.

Vous vous sentez en danger ?

Politiquement, je ne fais pas plaisir, croyez-moi. Et nombreux sont ceux au pouvoir qui passent pas mal de temps et d’effort à tenter de discréditer mon travail. Même Noam Chomsky ne bénéficie pas d’autant d’attaques dans les médias ou sur internet.

Pourquoi cette différence entre vous et Chomsky ?

Il parle davantage à lui-même et aux siens. Ce qui me rend dangereux, à mon avis, aux yeux des gens de pouvoir, c’est que je vais au-delà des miens. Je parle au-delà de la gauche. Je parle aux masses de l’Amérique moyenne, et voilà qui les effraie ou les met en colère. Or, 80 % des Américains ne connaissent pas le reste du monde. On ne leur a jamais expliqué ce qui se passait au-dehors de nos frontières. Nous allons faire la guerre en Irak mais 80 % des Américains ne savent absolument pas où se trouve l’Irak sur la carte du monde. De toute façon, d’ici peu, la Chine aura pris la place des Etats-Unis.

Vireriez-vous pessimiste ?

Oh non ! J’ai vu pas mal de choses changer avec le temps. Je n’aurais pas cru possible que Mandela sortirait un jour de prison. Et deviendrait Président. Et si je vous avais dit il y a trois ans qu’on aurait aujourd’hui un Président américain noir, vous m’auriez probablement traité de fou. Tout est possible. Il est même possible que le système capitaliste s’effondre pour de bon. Et que derrière, nous ayons un système plus humain, démocratique et éthique.

Repères

1976 : Michael Moore, 22 ans et fils d’un ouvrier employé dans l’usine General Motors de Flint, fonde un journal alternatif d’extrême gauche.

1989 : Réalise son premier film, Roger and me, centré sur les licenciements massifs qui frappent à Flint General Motors.

1999 : Crée, produit et présente l’émission The Awful Truth, qui aborde les controverses et scandales de la société américaine de façon satirique.

2002 : Bowling for Columbine, documentaire dénonçant l’industrie de l’armement américaine, est récompensé à Cannes, aux Oscars et aux César.

2004 : Fahrenheit 9/11, brûlot et « documoqueur » anti-Bush, obtient la Palme d’Or au Festival de Cannes.

2007 : Sicko, documentaire ciblant les dysfonctionnements du système de santé américain.

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