« C’était hier. Dat was gisteren »

n.c.

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Jeudi 7 janvier 2010

Stoemp flamand

Geert Buelens Poète et professeur de littérature néerlandaise moderne à l’Université d’Utrecht

Un débat a récemment eu lieu au parlement wallon. Messieurs Crucke, Maene et Demotte ont pris la parole, fâchés par une faute de leur « collègue » Bourgeois, ministre de la Région voisine. Sous la responsabilité de Bourgeois, une invitation blessante et incompréhensible avait été envoyée depuis New York (1). Qui avait offensé qui ?

Si je devais faire de cette manière le récit de la pénible faute de la Flanders House à mes collègues néerlandais, ils partiraient automatiquement du principe qu’elle est à imputer aux collaborateurs du ministre wallon Bourgeois et que les Flamands Crucke, Maene et Demotte l’ont dénoncée. Pour eux, « Bourgeois » est un mot français ; et ils l’associent par conséquent à la partie francophone du pays. Les autres patronymes ont, à leurs oreilles, une consonance davantage néerlandophone. « Crucke », par exemple, est le nom d’un chanteur et acteur qui passe régulièrement à la télévision néerlandaise. « Maene », les Néerlandais amoureux de natation savent qu’il s’agit du nom d’un nageur flamand célèbre.

C’est pourtant si simple. Malgré toutes les réformes de l’Etat, les tensions communautaires et les scandales dans les médias, Flamands et francophones ont historiquement grandi ensemble, à tel point que des étrangers comprennent difficilement qu’ils aient tant de problèmes entre eux. D’un autre côté : c’est précisément la manière dont ils ont grandi ensemble qui explique nombre de ces problèmes.

Mardi soir, la chaîne de télévision flamande Canvas diffusait le premier épisode d’un documentaire en trois parties de l’ex-reporter du magazine « Strip-Tease », Luckas Vander Taelen, sur la migration de pas moins d’un demimillion (!) de Flamands en Wallonie entre 1840 et 1960. Pauvre Wallonie est basé sur le livre du même nom du journaliste Pacal Verbeken. Dans ce livre couronné, l’auteur narre cette histoire pratiquement oubliée de tout le pays : comment des Flamands sans le sou ont migré vers la Wallonie pour y trouver du travail et gagner leur croûte ; comment ils trouvèrent effectivement du travail en Wallonie, un travail lourd et sale plus précisément, qui est décrit dans le documentaire par un témoin comme un « travail d’esclave » ; comment les Flamands non qualifiés ont rapidement eu la mauvaise réputation de spécialistes du couteau et de bagarreurs. Ils n’irritaient pas seulement les Wallons par leur comportement, la langue de ces Flamands leur était également insupportable.

Que les francophones aient trouvé normal que la Flandre dût être complètement bilingue, tandis que la Wallonie – malgré ce demi-million d’habitants flamands – devait rester unilingue francophone, voilà qui est à la source de nombreux conflits linguistiques en Belgique. Si à l’époque, il avait été décidé de rendre toute la Belgique bilingue, BHV n’aurait jamais existé et il n’y aurait jamais eu de problèmes avec les bourgmestres francophones en territoire flamand.

« C’était hier », dit un des Flamands dans le documentaire lorsqu’il visite une usine complètement abandonnée, où il avait travaillé si dur dans le passé. Et en effet : de cet énorme royaume et fournisseur de travail wallon, il ne reste plus grand-chose. Au contraire, la pauvreté flamande d’alors semble s’être changée en prospérité et le sentiment d’infériorité flamand s’est transformé en une forme souvent repoussante de suffisance et de prétention. C’est comme si l’histoire s’était inversée dans ce petit pays.

Le dur labeur n’a pas pu préserver Wallons et Flamands de Wallonie de l’impasse économique et du déclin. Les expériences douloureuses n’ont pas pu retenir les Flamands, entre-temps devenus riches, d’adopter une attitude souvent arrogante envers leurs compatriotes moins fortunés, comme les Wallons le firent envers les Flamands il y a cent ans.

Le livre de Verbeken paraîtra dans quelques semaines en Français sous le titre La terre promise (Ed. Le Castor Astral). La série télévisée sera diffusée par la RTBF en février. Flamands et francophones qui veulent apprendre à mieux se connaître, savent ce qu’il leur reste à faire. Pour que dans dix ans, on puisse faire un documentaire sur la « crise belge » du début du XXIe siècle, dans lequel des témoins oculaires pourront dire : « C’était hier. Dat was gisteren. »

(1) Sur le carton d’invitation à une réception organisée par la Flanders House à New York, figurait une carte des Pays-Bas et de la Flandre. La Wallonie paraissait fondue dans la France et Bruxelles était situé au centre de la Flandre.

Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois.

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