La belgitude mise en scène
DUNSKI, CAROLINE
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Vendredi 22 janvier 2010
Théâtre « Belga Bordeelo », pièce communautaire, de Mons à Gand
L’idée de Belga Bordeelo, la nouvelle création de Frédérique Lecomte qui sera présentée à Mons et puis à Gand, en flamand et en français, est née d’une interpellation faite à la metteuse en scène bruxelloise : « Pourquoi t’occupes-tu toujours du conflit des autres et pas de celui qui divise les Belges ? » Elle avait pourtant déjà travaillé avec des Flamands comme avec des Wallons, mais n’avait jamais réuni les deux communautés.
Depuis quelques semaines, Frédérique Lecomte est le lien entre la Maison folie de Mons et Victoria Deluxe, un centre socio-artistique gantois. Les deux structures développent une démarche axée sur la création participative.
Sur scène, des comédiens non professionnels, des citoyens lambda. Sept Gantois et sept Montois. Parmi eux, certains ont déjà pris part à des projets participatifs de la Maison folie ou de Victoria Deluxe. L’objectif du partenariat développé par les deux structures était de rassembler leurs publics respectifs. « Le théâtre permet de fluidifier les relations, de décloisonner », explique Frédérique Lecomte. Il recrée du symbole et du sacré, mais il ne fera pas la révolution au niveau politique. Si c’était le cas, les dirigeants feraient du théâtre, pas de la politique. Il ne faut pas croire que « Belga Bordeelo va empêcher une scission. Ce n’est pas de la propagande, ni pour rester unis, ni pour se séparer. »
En guise de méthode, il y a l’improvisation à partir du vécu des comédiens – citoyens. « Je fais les autres se dire », explique la metteuse en scène dans ce qui ressemble déjà à une « traduction belge ». Avec, en guise de stimuli, des questions telles que : de quoi avez-vous honte ?, par quoi êtes-vous complexés ?, qu’épargnez-vous ?
Frédérique Lecomte fait surgir la parole. « Sous couvert de la fiction, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent. » Afin que cela sonne juste, que chacun puisse s’identifier et se retrouver dans les propos contradictoires, Frédérique Lecomte s’est fait aider d’Yves Wellens, dramaturge bruxellois auteur de sept récits de fiction qui, dans D’Outre-Belgique, envisagent la fin de la Belgique sous divers angles.
Chacun s’exprime dans sa langue. Et dans chaque groupe linguistique, certains assument une traduction simultanée. Cela donne des résultats tantôt cocasses, tantôt émouvants. Comme quand Mama Anna, la Congolaise montoise adoptive, pratique une forme d’auto-louange, cette tradition des terres reculées de son pays, pour expliquer, en lingala, qu’elle a « de la valeur, du poids… », qu’elle a élevé ses enfants et travaillé, qu’elle était l’épouse d’un colonel. Sa compatriote Mama Marie traduit en français, ensuite, à son tour, Stefan assure l’interprétation en flamand. Et puis, côté loufoque, vaguement surréaliste, cet « accident » promptement intégré au spectacle lui-même, quand Frédérique Lecomte cite les questions que les comédiens ont posées plus tôt dans le processus de création. À tour de rôle, chacun pose une de ces questions et le public est appelé à répondre « oui » ou « non », « ja » ou « nee ». Quand l’un demande en français « Connaissez-vous “La mer” de Charles Trenet ? », dans la traduction flamande, cela devient « Connaissez-vous la mère de Charles Trenet ? »
Le rire rassemble ces quatorze comédiens. Ce n’est pas plus la belgitude qui les unit, que la Flandre ou la Wallonie qui les sépare, c’est le plaisir de jouer lui-même et la chaleur humaine du groupe qui les rapprochent l’un de l’autre. Le drapeau belge ne couvre que la moitié du contenu de Belga Bordeelo. Sur la scène, ce sont d’abord les récits individuels qui frappent le public. Chacun raconte ses souvenirs parfois douloureux. La honte devient le cirque, le chômage est le matériau d’un monologue pressant. « J’ai même voulu raconter la mort de ma mère, raconte Milo qui a grandi en Serbie. Mais c’est encore trop proche, cela ne me réussit pas. » Pour Milo pourtant, le théâtre est une fantastique thérapie. « Avec mon diabète, mes jambes sont toujours froides, mais assez bizarrement, ici sur la scène, je le sens à peine. » Agile, il saute sur la double échelle avec le reste du groupe pour tracer le portrait d’une Belgique unie. L’union semble quand même encore faire la force.
Chercher d’abord à savoir qui est l’autre
La délégation de pouvoir, la citoyenneté et l’engagement social sont les mots clés que Victoria Deluxe brandit contre chaque cliché. Dominique Willaert, son directeur, souligne que l’axe de son association est de chercher à savoir qui est l’autre. Politiquement, elle est résolument engagé contre le séparatisme.
Avec Belga Bordeelo, la Maison folie et Victoria Deluxe pratiquent le décloisonnement. En allant à Gand ou en venant à Mons, les 14 comédiens découvrent l’autre partie de la Belgique. Fondamentalement, ils ne semblent pas avoir envie de se séparer, même si le sentiment d’appartenance à la Belgique reste flou. Et le rôle du spectateur dans cette scène participative ? « Il sera otage, tout au plus, pour applaudir et dire oui », précise Frédérique Lecomte. « Ou pour chanter la Brabançonne », ironise Dominique Willaert.
pratique
Vendredi 22 et samedi 23 à 20 h et dimanche 24 à 16 h à la Maison folie ; 8, rue des Arbalestriers ; 065.39.59.39 ; www.maisonfoliemons.be
Jeudi 28, vendredi 29 et samedi 30 à 20 h 30 au Campo nieuwpoort ; 31-35, Nieuwpoortstraat ; 09.324.80.26 ; www.victoriadeluxe.be
L’apaisement d’un « conflit mou »
Le théâtre n’est pas seulement un lieu de représentation, il devient un espace de transformation où acteurs et spectateurs vivent une expérience qui ouvre la voie de la sensibilisation, de la réconciliation et de l’apaisement. Avec Belga Bordeelo, on est dans ce que Frédérique appelle un « conflit mou ». « On n’est pas sur un terrain conflictuel. Le conflit entre Flamands et Wallons est extérieur au projet commun. »
La metteuse en scène qui, au Burundi, a réuni sur scène des victimes de torture et des bourreaux emprisonnés, souligne qu’avec les citoyens gantois et montois « cela a été facile d’emblée. Il y a un fond commun chez toutes ces personnes : une grande précarité financière. » Avec Belga Bordeelo, on semble se situer plus sur le terrain de la thérapie que sur celui de la réconciliation. Sur scène, que l’on s’exprime en flamand, en français ou en lingala, ce n’est pas tant un prétendu antagonisme communautaire qui transparaît, mais bien la difficulté de vivre sans travail ou d’être immigré en Belgique.
