Qu’est-ce donc qu’être humain ?

CAUWE,LUCIE

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Vendredi 22 janvier 2010

L’écrivain Nam Le répond magnifiquement à la question. Son recueil de nouvelles, « Le bateau », traque l’humanité aux quatre coins du monde.

Attention ! Choc littéraire. Qui croirait que le premier livre d’un jeune écrivain d’origine vietnamienne, qui a émigré bébé en Australie, aurait cette force et cette maturité d’écriture, provoquerait de telles émotions, questionnerait aussi profondément la nature de l’être humain ?

C’est pourtant le cas du livre Le bateau, de Nam Le, 31 ans, récompensé de nombreux prix à l’étranger et déjà traduit en quinze langues. Rien à voir avec le simple récit d’un boat-people que pourrait suggérer le titre – même si les réfugiés de la mer sont présents dans l’ouvrage et si ce type de récit est également appréciable. Il s’agit donc d’un recueil de sept nouvelles de longueurs très variées, ce genre facilement moqué en terres francophones, mais qui prouve, si besoin en était encore, la force et l’excellence qui peuvent y coexister.

Placées dans l’ordre choisi par l’auteur, seules les nouvelles introductive et finale évoquent le Vietnam. La première met en scène un ex-avocat d’origine vietnamienne devenu écrivain qui reçoit la visite de son père. Deux mondes, deux visions, une confrontation. L’occasion d’approcher le ton si particulier de Nam Le, de remarquer qu’il n’est jamais là où on pourrait l’attendre et qu’il distille déjà son humour face aux aléas de l’existence. La dernière nouvelle se rapporte directement à la terrible réalité des boat-people, à cette expérience épouvantable d’une longue traversée en mer sans garantie d’arriver, et produit à la lecture une tension intense qui ne s’éteint qu’à sa conclusion.

Entre les deux, on cheminera des taudis de Carthagène en Colombie aux rues de Téhéran en passant par New York, un petit port de pêche en Australie et Hiroshima. Le lien entre ces différentes destinations ? Les êtres humains qui y vivent, ou tentent d’y (sur)vivre, qui révèlent leurs qualités ou leurs misères. Des hommes et des femmes pris dans les filets de leurs relations avec la famille proche et obligés alors de se regarder eux. Mais le dire est retirer la grâce, l’originalité, la légèreté, avec lesquelles le livre est écrit.

On parcourt donc le monde à la suite des personnages inventés par Nam Le. Mais on revient toujours à l’humain, désireux de bien faire en général, confronté à ses rêves, aux attentes des siens, ou rattrapé par l’Histoire ou un événement extérieur à lui. Ce qui frappe surtout dans Le bateau, c’est l’extrême maîtrise des propos, la justesse de ton dans l’évocation des tensions. Que ce soit entre des trafiquants de drogue colombiens dans « Cartagena » ou entre un père et sa fille inconnue qu’il doit revoir, adulte et musicienne, dans « Revoir Elise ».

Que ce soit au sein d’une famille australienne où la maladie d’une mère artiste ronge ses fils et leur père dans « Halflead Bay ». C’est dans cette nouvelle que se déroule cette magnifique scène de pêche où est blessée une mouette, qui ravivera des souvenirs personnels chez chaque lecteur et à propos de laquelle Nam Le s’explique ci-dessous. « Ici Téhéran » mêle questions d’amour et de société dans une ville soumise à la loi des milices religieuses.

Autant de textes formidablement écrits. Pourtant quand on demande à Nam Le quels sont les thèmes sur lesquels il a envie d’écrire, il répond : « Ce qui m’intéresse le plus, c’est l’échec de la langue, le meilleur outil dont nous disposions. Comme les personnages du livre, nous avons parfois des difficultés à exprimer ce que nous ressentons, ce que nous voulons, à nous définir. Il y a des moments dans la vie où on ne se sent plus en lien avec le monde, avec les autres, où on ressent une grande solitude, du désespoir. » Sur ces difficultés, il est parvenu à poser des mots magnifiques et sans concession.

« La nature est le vis-à-vis qui permet de s’exprimer »

entretien

Quelle est votre histoire et la place de l’écriture dans celle-ci ?

Je suis né au Vietnam en 1978 et je suis arrivé en Australie avec mes parents quand j’avais moins d’un an. J’ai grandi à Melbourne, j’y suis allé à l’université. Mes études de droit ont débouché sur une carrière d’avocat. Très tôt, je me suis rendu compte que je faisais fausse route. J’ai demandé un congé sabbatique d’un an et j’ai voyagé. J’ai aussi écrit mon premier roman, qui n’a jamais été publié et que j’ai détruit.

Quand avez-vous eu l’idée d’écrire ?

Ma meilleure réponse est de dire que je suis devenu écrivain parce que j’étais lecteur. A leur arrivée en Australie, mes parents étaient très pauvres. Ils enchaînaient deux ou trois boulots pour joindre les deux bouts. Leur meilleur moyen de garde pour mon frère et moi, et le plus économique, était de nous déposer à la bibliothèque municipale. Nous y passions parfois six ou huit heures. Naturellement, je suis tombé amoureux des livres.

Quels sont ceux qui vous ont marqué ?

Je lisais selon mon instinct, dans tous les genres, sur tous les sujets, sans être surveillé. Très tôt, j’ai apprécié les contes populaires, les mythes et les légendes. Adulte, j’ai continué à lire des choses très diverses. Mais le domaine qui m’a le plus marqué, c’est la poésie. J’en ai beaucoup lu et elle a été ma façon d’écrire jusqu’à 23 ans.

Pourquoi avoir choisi la nouvelle, même parfois très longue, plutôt que le roman ?

L’échec de mon premier roman m’a fait réfléchir sur la nécessité de travailler. J’ai quitté l’Australie pour étudier l’écriture à l’université de l’Iowa, haut lieu de la littérature où enseignent beaucoup d’auteurs de nouvelles. J’ai eu Frank Conroy, Marilynne Robinson, Charles d’Ambrosio comme professeurs. J’avais été un lecteur de nouvelles occasionnel : Tchekhov, Maupassant, Carver, etc. Là, j’ai découvert des tas d’écrivains américains et cette tradition particulière au pays. La nouvelle, appropriée au temps de la scolarité, est un très bon apprentissage. Les premières écrites m’ont éloigné de mon premier échec.

La figure du père paraît très présente dans vos différentes nouvelles.

Ce n’était pas une organisation structurelle délibérée. Les mères sont là aussi. Pour moi, les relations pères-fils, mères-filles, mères-fils, pères-filles, sont importantes : c’est là que réside la tension. Nous n’avons pas tous un frère ou une sœur, nous n’avons pas tous un fils ou une fille, mais nous avons tous des parents. Le poids et la place de la relation que nous entretenons avec eux comptent dans notre façon de nous définir, de prendre des décisions.

Vous abordez des milieux très différents, le résultat de rencontres ou le fruit de votre imagination ?

Ce n’est pas tellement dû à mes voyages. Je fais très attention à les séparer de mon écriture. Cette variété est surtout née de ma volonté de profiter pleinement du champ de liberté qu’offre la nouvelle et une manière de me mettre à l’épreuve. Elle résulte aussi de la façon dont nous entretenons des relations avec le monde aujourd’hui, plus présent dans nos vies que jamais. Tout ce qui se passe sur la planète nous affecte d’une manière ou d’une autre. Voyez Haïti.

La nature est très présente dans plusieurs nouvelles. Avez-vous vécu ces scènes, comme celle avec la mouette ?

Pour moi, la nature est le vis-à-vis qui permet d’exprimer plein de choses, d’entrer en relation, d’être en osmose, de traduire des émotions, de restituer des images, parce qu’elle nous fait réagir. Elle inspire des émotions, canalise des impressions, engendre une attitude ou un état d’esprit. Elle peut influencer le rythme et la cadence d’une nouvelle. Mais le plus important, ce que j’essaie de faire dans mon travail d’écrivain, c’est m’intéresser au lien particulier entre les personnages et la nature. Elle nous permet de nous fixer dans l’espace-temps : elle est la même aujourd’hui qu’il y a deux siècles. Elle a une espèce de permanence qui répond en écho au caractère éphémère de la vie des hommes. La scène de la pêche avec la mouette, je l’ai vécue de façon proche. Elle symbolise pour moi ces moments que nous ne comprenons pas parfaitement mais qui influent de façon mystérieuse et forte sur notre vie. Des scènes comme celle-là nous permettent d’avoir des émotions et un ressenti particulier, signe de tout ce que nous ne comprendrons jamais.

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