Lettre ouverte à nos hommes politiques

DELVAUX,BEATRICE

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Jeudi 4 février 2010

rédactrice en chef

Les signataires de cette lettre, représentants de deux rédactions de journaux installés au cœur de Bruxelles,, découvrant votre manière de traiter Bruxelles, sont de plus en plus en colère et découragés. Bruxelles mérite mieux que les caricatures qui ont été proférées ces derniers jours des deux côtés de la frontière linguistique. L’image qu’un certain nombre d’hommes politiques flamands donnent de la ville est une caricature grossière de la réalité : la capitale n’est pas un territoire de guerre dont la frontière irait d’une zone de non-droit à une autre. Et la situation qu’un certain nombre de bourgmestres bruxellois décrivent – le problème de sécurité à Bruxelles se réduirait à un dramatique mais exceptionnel faits divers – est une vision grossière de la réalité. Tous ceux qui vivent, habitent ou travaillent à Bruxelles le savent, qu’ils soient francophones ou flamands.

Il est tout aussi stupide de réduire ce problème à un enjeu communautaire. Le débat ici ne devrait pas porter sur le rapport de force entre des Flamands qui voudraient prendre des compétences et des Francophones qui ne voudraient pas y renoncer. Ce qui est en cause, c’est la chose suivante : il y a chaque jour, dans la capitale, trop de personnes, qu’elles soient francophones ou flamandes, molestées, agressées, ennuyées. Il y a trop de vitres cassées, ou de sacs volés, et les auteurs des faits n’interrogent certainement pas d’abord leurs victimes sur la langue qu’elles parlent. La sécurité et la qualité de vie dans la ville sont des valeurs sociales, pas communautaires.

Aucune statistique récente ne montre une explosion des faits violents à Bruxelles. Par contre, le sentiment d’insécurité n’est nulle part plus élevé : 7 % des Flamands disent se sentir souvent ou toujours en insécurité ; chez les Wallons, ce pourcentage monte à 11 %. A Bruxelles, il est de 18,6 %.

Bruxelles est une ville fantastique, la seule vraiment cosmopolite dans notre pays, avec une offre inégalée de curiosités, d’événements culturels, d’endroits où boire et manger. Il est heureusement, le plus souvent, délicieux d’y vivre et d’y travailler. Mais on ne peut nier qu’il y a trop de quartiers et de zones à problèmes, qui sont sales, tristes, appauvris et qui nourrissent des nuisances sociétales, du vandalisme, voire de la criminalité. Sur les causes de ces problèmes, les spécialistes flamands et francophones sont d’ailleurs d’accord : dans une ville où la richesse produite se situe 65 % au-dessus de la moyenne européenne, les chiffres du chômage des jeunes sont les suivants : Anderlecht 35,4 %, Schaerbeek 40 %, Saint-Josse 45 %, Molenbeek 45,9 %. Dans certains quartiers à problèmes, ce chiffre dépasse les 50 %.

Toujours pas convaincus ? Voici d’autres chiffres : plus d’un jeune Bruxellois sur cinq quitte l’école secondaire sans diplôme, soit le double de ce que connaît la Flandre ou la Wallonie. Un tiers des jeunes Bruxellois grandit dans une famille qui ne vit pas de revenus provenant du travail, un quart des familles bruxelloises vit sous le seuil de pauvreté. Un quart de la population bruxelloise n’a pas de travail. Un jeune sur trois n’a pas de job. Le revenu moyen du Bruxellois est de 15 % inférieur à la moyenne belge.

C’est le drame social de notre ville, le socle sur lequel viennent s’enraciner tous les autres problèmes sociaux. Superposez la carte des statistiques du chômage et de la pauvreté et celle des chiffres de la criminalité : elles coïncident parfaitement. Le problème de Bruxelles est que les « banlieues » potentiellement explosives sont au milieu de la ville, aux abords de la zone du Canal. La politique de sécurité à Bruxelles est donc en premier lieu une politique sociale.

Cela ne concerne pas que le pouvoir bruxellois. Bruxelles est la capitale de la Belgique, de la Flandre et de l’Europe. Dès lors, tous les niveaux de pouvoir, fédéral, flamand, francophone et bruxellois doivent coopérer pour trouver des solutions, sans se cacher derrière des tabous.

Au niveau bruxellois, par ailleurs, une simplification des processus de décision s’impose, menant à plus d’efficacité dans la gestion. La Région bruxelloise compte 958 élus au total pour tous les niveaux de pouvoir, soit plus que le nombre d’agents dans la plupart des six zones de police. Dans nombre de communes bruxelloises, il existe onze niveaux différents de gestion, qui sont plus souvent en concurrence qu’en collaboration.

Ce débat-là est fatalement communautaire, mais cela ne peut empêcher les problèmes de fond d’être résolus. Une réflexion a été lancée en vue de cette simplification : il faut qu’elle aboutisse. Aucune capitale ne peut se permettre d’être gérée dans une telle complexité.

Nous ne vous avons pas élus pour gonfler les problèmes, pas davantage pour les minimiser. Nous ne vous avons pas élus pour vous laisser aller à des pensées en permanence hostiles, pour remplacer le dialogue par des prises de bec ou pour communautariser le problème réel de Bruxelles en une énième question Flamands-Francophones.

La beauté à Bruxelles est qu’aucun groupe ne peut y réclamer la majorité absolue : pas davantage les Belges flamands que les Belges francophones, les Belges issus de l’immigration que les immigrés. C’est pourquoi cette ville est « condamnée » au dialogue, au travail en commun et à tirer le meilleur de tout cela. Dans une totale collaboration entre Bruxellois et autres niveaux de pouvoir.

Pouvons-nous aimablement vous demander de vous y atteler ?

éditorialiste Yves Desmet

éditorialiste

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