Julian Rios joue au puzzle avec Lady Di
VANHOENACKER,CHARLINE; VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
Page 41
Vendredi 5 février 2010
Avec « Pont de l’Alma », le grand écrivain espagnol ouvre toutes les portes
d’un labyrinthe d’où surgissent des histoires terribles autour de la mort.
Ce livre est un labyrinthe où le lecteur s’enfonce sans savoir exactement vers où il se dirige, ni s’il trouvera une porte de sortie. Un Rubik’s Cube, dont les faces s’organisent et se désorganisent, réalisant des tableaux de différentes couleurs, au gré du hasard ou de la nécessité. Une pelote de laine, dont les fils se dévident peu à peu. Un tableau de Maurits Escher où les perspectives sont inversées, où on dévale les escaliers qu’on croit escalader, où les sens se perdent. Un puzzle où chaque pièce éclaire d’une lumière particulière le mythe Diana en formation.
Pont de l’Alma est un roman où les histoires naissent et meurent, au gré des conversations, des coïncidences, des correspondances, où les histoires s’imbriquent, donnent naissance à d’autres histoires. Comme toujours, tout commence par un verre qu’Emil Alia et des amis prennent à la terrasse de Chez Francis, place de l’Alma, à Paris, le 31 août 1997. La nuit même où Diana, princesse de Galles, se tue dans un terrible accident dans le tunnel voisin.
La mort de Lady Di est le centre de la tornade de mots et de récits qui forment Pont de l’Alma. Les trois amis attablés ont rendez-vous avec un photographe qui poursuit la princesse. Il n’arrive que très tard. Il raconte qu’il croyait avoir touché le jackpot en parvenant à photographier la princesse nue, sur son yacht.
Mais le destin en a voulu autrement : on lui a volé sa serviette et ses clichés. Alors, il s’en va à Paris, planquer au domicile privé de Dodi Al-Fayed. En vain. Et pour cause : les amants se trouvaient dans la voiture accidentée.
Emil Alia, un personnage récurrent de Rios, habite place de l’Alma. Il contemple l’arrivée des touristes, des pèlerins, l’érection d’un mémorial, l’écriture de graffiti à la gloire de Lady Di. Il parle avec ces fans. Et les histoires se poursuivent, s’entremêlent, se dispersent. Ce fan danois qui croit que Lady Di était la réincarnation de Céline parce qu’elle est née le jour où lui est mort. Ce rêve de Camille invité à la table 31.8 d’une soirée, où se retrouvent Baudelaire, Braque, Moricand l’occultiste, tous morts un 31 août comme Diana.
Julian Rios convoque Rudolph Diesel, Isadora Duncan, Camille Corot, Joseph Roth et Ödön von Horváth, Coco Chanel et Joséphine Baker. C’est mystérieux, énigmatique, troublant, parano. Et particulièrement jouissif de découvrir grâce à ce torrent de mots, d’histoires et de correspondances, des sentiers nouveaux, des territoires inattendus, des paysages inédits. Tous concentrés sur la mort.
Compliquée, la lecture de ce roman ? Non. Pont de l’Alma est un livre complet et complexe dans sa construction. Mais il n’est ni hermétique ni inaccessible. Il faut se laisser aller, se laisser conduire par le fil de ces histoires, et ne pas hésiter à reprendre la lecture. « C’est comme dans la vie, dit Julian Rios : on ne comprend pas tout immédiatement. Les événements ne prennent sens qu’après coup. »
« L’objectif est de donner forme au chaos »
entretien
Julian Rios vit en France avec sa femme, Geneviève Duchêne, qui est aussi sa traductrice. Son appartement de Vétheuil surmonte la Seine. Il parle un français impeccable et coloré.
Avec « Pont de l’Alma », vous donnez une forme littéraire au mythe Diana.
Ou peut-être, c’est le mythe Diana qui a attiré mon attention. J’ai passé des jours à l’époque à voir les pèlerins, les touristes, les fans à la Flamme érigée place de l’Alma en hommage à Diana. J’ai vu là la naissance d’un mythe.
L’accident et le mythe forment comme une tornade qui emporte une série de personnages et d’histoires en une suite de coïncidences ou de correspondances. Vous avez été les dénicher ?
Les coïncidences/correspondances se font d’une façon spontanée, comme les cristaux s’agrègent pour former une pierre précieuse. Une sédimentation s’est produite. Comme un hasard dirigé. Pour moi, l’objectif fondamental, la mission du romancier, c’est de donner forme au chaos. C’est de permettre d’assembler le puzzle, de résoudre le casse-tête.
Votre roman n’en devient-il pas trop embrouillé ?
Je ne le crois pas. C’est un livre très construit, très prémédité, ruminé. Chacun des huit chapitres a une lecture autonome, une vie à lui seul. Comme une face d’un octaèdre. Mais on ne comprend la forme géométrique qu’en la contemplant tout entière. Mon livre est comme cet octaèdre. Ou plutôt comme une spirale, dans laquelle on passe et repasse pour repartir chaque fois plus loin.
La littérature est-elle un jeu ?
Oui, la littérature est un jeu. Mais elle ne s’arrête pas là. C’est quelque chose de plus. La littérature possède des règles et des formes, comme un jeu. Mais elle met en jeu beaucoup de choses. La peinture de Van Gogh a mis en péril sa propre vie. Un écrivain attaché à son art est capable de tout pour arriver à parfaire son œuvre.
« Pont de l’Alma » est-il un roman à clé ?
J’aime beaucoup Klee (Rios adore jouer avec les mots). Mais non, mon roman n’est pas à clé. Ou plutôt il faut plusieurs clés pour l’ouvrir. La principale clé est la relecture. À la première lecture, des choses sont occultées, ne peuvent être vues. C’est comme une œuvre d’art où un élément caché explique l’ensemble. Ou comme un iceberg dont on ne peut voir la partie immergée mais c’est elle qui soutient le tout.
Vous n’hésitez pas à dire combien vous devez aux écrivains qui vous ont précédé.
Tous les livres viennent d’autres livres qu’on a lus. Les écrivains font partie d’une famille. On ne peut rien faire sans tenir compte de ses ancêtres. Les influences sont le trait de famille. Comme on ne peut rien faire en peinture sans connaître l’histoire de la peinture, on ne peut rien faire en littérature sans en connaître l’histoire. Et là-dedans moi je ne suis qu’un coureur qui passe le relais à un autre. La naïveté est de croire qu’on peut commencer ex nihilo. Mais non, on vient de quelque part pour aller quelque part.
Vous tissez des correspondances entre vos livres, des mêmes personnages les habitent. Vous n’écrivez en fin de compte qu’une seule œuvre ?
Dans Monstruaire, un post-scriptum surgit à la fin du chapitre « Paris pour paradis ». Où l’on voit déjà les trois personnages parler, ce soir du 30 août 1997, à la terrasse de la place de l’Alma. C’est là que commence Pont de l’Alma, en fait. Larva est le premier roman auquel j’ai travaillé, mais c’est aussi le titre général de mon œuvre. Ce mot signifie à la fois masque, fantôme et un état de palimpseste.
Tous les livres ont des correspondances. Ce à quoi j’aspire, c’est ce que disait Pessoa : être un écrivain pluriel, comme l’est l’univers.
Pourquoi écrivez-vous ?
Pour moi, écrire, c’est une façon de « escrivivir », un mot-valise qui mêle écrire et vivre ; une façon de vivre plus intensément, plus vrai que nature. L’écriture, c’est un art de vivre. Et la littérature, je l’ai souvent appelée « libérature » : les écrivains sont de grands libérateurs.
au fil de ses livres
Larva. Babel d’une nuit de la Saint-Jean
C’est le grand livre de Julian Rios. Six cents pages et cinq niveaux d’approche. Une structure éclatée mais un seul propos : les « experditions » de deux amants se prenant pour des personnages de romans et tentant de se mettre dans la peau de leurs doubles, Babelle et Milalias. Tout est condensé dans la nuit de la Saint-Jean-bouche-d’or, lors d’une soirée de carnaval masqué, une partouze pour tous, orchestrée par le « terrorythme » d’un étrange groupe de rock, qui voit défiler bien des héros et des mythes de la littérature. La langue rend le grouillement, la confusion, les pans d’ombre et de feu du propos.
José Corti, 1995, 602 p., 27,44 euros
La Vie sexuelle des mots
Julian Rios explore avec humour, érotisme et maestria verbale, les trois domaines qui constituent le centre créatif de son œuvre : la littérature, les arts plastiques et la passion pour les mots. Au fil des pages, nous croisons Joyce et compagnie, Juan Goytisolo, Arno Schmidt, Carlos Fuentes, Arroyo, Colomer, Saura ou Kitaj.
José Corti, 1995, 153 p., 19,82 euros
Monstruaire
Une nouvelle version du texte paru en 1998 (chez Corti). Les mille aventures qui jalonnent la vie et l’œuvre de Victor Mons, peintre de monstres et monstrueux lui-même. Un roman sur la passion créatrice et ses raffinements érotiques.
Tristram, 2010, 186 p., 18 euros