Choir ou déchoir, il faut choisir
MAURY,PIERRE
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Vendredi 5 février 2010
D’abord parce que Chevillard annonce, bien qu’avec discrétion, le livre à venir. Dont il dit notamment : « Voici un livre bien peu aimable, peu plaisant. Non, mais qu’est-ce que c’est que ce monstre ? D’où sort-il ? Où va-t-il ? Que me veut-il ? »
Ensuite parce que choir dans Choir sans préparation mentale est un exercice dangereux, comparable à un cent mètres sans échauffement. Le coureur risque de se claquer un muscle. Le lecteur, de péter les plombs. Il convient donc de s’assouplir l’esprit, de l’habituer aux efforts brutaux, aux changements de rythme, aux régimes les plus saugrenus, aux associations d’idées les moins convenues. Alors, et alors seulement, on pourra ouvrir Choir.
Choir est une île dont on ne s’évade pas mais où on ne pense qu’à ça. « Une seule ambition pour les habitants de Choir, notre seul projet, quitter Choir. » Un esprit rationnel, fermant l’ouvrage, affirmerait volontiers que la gravité est là plus forte qu’ailleurs. D’ailleurs, les avions s’y écrasent en grand nombre. Puis les passagers qui ont survécu, un temps effarés de voir comment vit la population, finissent par s’y mêler.
Le seul espoir des habitants de Choir est entretenu par la geste d’Ilinuk le Polydactyle, sans cesse contée par Yoakam. Ilinuk, dont les pieds aux six orteils longs et fins faisaient merveille pour se déplacer sur cette terre hostile, a construit une fusée avec laquelle il a brisé la loi de la pesanteur. Il s’est élevé dans le ciel en promettant de revenir.
En attendant l’accomplissement de la promesse, les habitants de l’île s’occupent comme ils le peuvent, généralement en se bouffant le nez et plus si affinités. Le chroniqueur des jours qui passent veille sur Calmar, animal dont la placidité tranche avec la violence d’autres. Les pires ne sont pas les grands fauves, mais les punaises. Le même narrateur, négatif comme ses semblables, prend soin de ne pas rencontrer Zee, pour protéger leur amour.
Entre la répétition de la geste d’Ilinuk et les divertissements sanglants, on tourne en rond sur Choir. Ce n’est pas pire que déchoir. Et le mouvement vertigineux provoqué par Eric Chevillard nous entraîne dans ce monde dont nous ne sortirons plus.
