La simplicité, un modèle en voie de développement
n.c.
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Mercredi 17 février 2010
Carte blanche
A dire vrai, c’est un peu de tout cela, selon des proportions qui varient d’une personne à l’autre. La simplicité volontaire, qu’on appelle aussi souvent la sobriété choisie, est un mélange assez hétéroclite de façons d’être et de façons de faire qui visent pêle-mêle la réduction du rythme de vie, la moindre dépendance à l’égard de la possession, la plus grande convivialité, la chasse à l’encombrement et au gaspillage des ressources naturelles, la plus grande autosuffisance et le recours moindre aux grandes surfaces et, plus généralement, aux grandes structures.
Pas très tentant vu votre situation de vie et vos contraintes ? Un peu trop baba-cool à votre goût ? A une époque où faire un régime amaigrissant est une source majeure de stress, et où nos journées passent à jongler entre un emploi que nous avons peur de perdre, une famille que nous avions peur de négliger et des loisirs coûteux et fatigants, la voie d’une simplicité choisie n’est-elle pas un tantinet hors de portée ? Après tout, nous faisons des dons aux ONG et nous payons nos impôts : le développement, c’est surtout l’affaire des autres – de ceux qui en font leur profession et qui ont les compétences pour savoir à qui et à quoi consacrer notre argent.
Nous, à la rigueur, nous passerons une partie de notre temps libre à acheter des livres, des DVD, des CD d’ambiance, des huiles essentielles et des séjours de thalasso pour prendre soin de notre « développement personnel. » Cela peut aider notre régime, et aussi nous rendre un peu moins stressés et un peu plus performants dans notre travail. Nos proches nous sauront gré de nous relaxer. Le développement personnel coûte pas mal d’argent, mais pour ceux qui en ont les moyens il permet d’équilibrer les surcharges. N’est-ce pas pour ça qu’il faut continuer à travailler, à courir, à être performants : pour avoir assez d’argent et de possessions pour maîtriser la complexité de la vie et rester zen malgré tout ?…
Telle est, en effet, la réaction instinctive des affairés parmi nous quand ils entendent parler de simplicité volontaire. Pourtant, une minorité de plus en plus significative de Belges, d’Européens et même (et surtout) de Nord-Américains choisissent la voie d’un développement sans « enveloppement » – qu’il soit matériel (objets, trajets, déchets) ou immatériel (images, sons, pensées). D’ailleurs, étymologiquement, se développer ne veut-il pas dire « se désenvelopper », laisser de côté les gangues et les cocons qui nous alourdissent ? Un quart de la population des pays développés serait, nous disent certaines enquêtes, tentées par ce que les Anglo-Saxons appellent le « downshifting », le passage à la vitesse inférieure. En d’autres termes, ils sont prêts à rétrograder – à mettre leur frein-moteur pour ralentir le prétendu progrès qui, de toute évidence, ne répond plus aux nécessités humaines les plus profondes : le lien, la convivialité, le sens, la nourriture suffisante mais frugale, le temps réellement libre et la créativité authentique.
Compenser la surcharge et la complexité par le développement personnel, c’est ce qu’exige de nous l’actuel système de rentabilité et de productivité qui nous permet (quand nous ne sommes pas au chômage…) de « gagner » notre vie. C’est-à-dire, bien souvent, comme le dit le vieil adage contestataire, de perdre notre vie à la gagner.
Les « simplicitaires » sont ceux qui, pour différentes raisons, ont commencé à remettre en question le lien entre l’opulence matérielle et la richesse humaine. Ils choisissent un autre rapport au temps, au travail, à l’argent, en vivant volontairement avec moins et en se désintoxiquant des complexités de l’existence actuelle. Ce ne sont pas tous des babas cool, loin de là, ni des marginaux ou des paumés. Simplement, ils ont vu clairement ce que, dans les années 1970 déjà, certains appelaient « la trahison de l’opulence. »
D’accord, répondront les affairés et les adeptes de la vie à cent à l’heure, mais est-ce que ces gens ne se complaisent pas dans la fuite ? Cultiver une simplicité volontaire, n’est-ce pas abdiquer devant les grands défis du progrès, de la médecine pour tous, de l’emploi à donner aux chômeurs, de la pauvreté à combattre – ici au Nord comme là-bas au Sud ? Courir, posséder davantage, se faire concurrence, produire et produire encore, n’est-ce pas devenu de nos jours un véritable devoir citoyen ? Retirés dans leurs éco-villages et leurs potagers communautaires, les « simplicitaires » ne se détournent-ils pas des vrais enjeux de la justice sociale ?
Questions-piège ! Car il ne fait aucun doute que, dans le système économique férocement inégalitaire, productiviste et compétitif qui est le nôtre, il faut pédaler sans cesse plus vite pour rester simplement sur place. Ni le chômage ni la pauvreté n’ont été éradiqués. La voie de la simplicité volontaire, elle, est autre, tout autre : en dessous de comportements parfois anodins ou apparemment anecdotiques, couve une révolte implacable et aussi un immense espoir – celui de voir émerger un monde post-capitaliste où tout (de la consommation à la finance, en passant par l’habitat, la mobilité, l’aide au tiers-monde et la démocratie) sera différent.
Les « simplicitaires » sont doux, mais ils sont déterminés : l’actuelle politique de la productivité, qui fait rimer travail avec salariat, santé avec médicalisation à outrance, créativité avec innovation rentable, doit être remise en question du dedans. Qu’on ne vienne pas leur dire qu’ils prônent l’appauvrissement et la perte de repères. Ils n’ont pas encore toutes les solutions, mais leur mode de développement pose les questions les plus profondes de notre temps. Et par leurs choix de vie, par leur exemple, ils entendent ouvrir la voie.
