Le « beat » de Lou Reed et le phrasé de Baudelaire

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE; DE DECKER,JACQUES; COUVREUR,DANIEL

Page 33

Mardi 2 mars 2010

Littérature William Cliff, Prix Quinquennal de littérature

William Cliff couronné des lauriers littéraires les plus prestigieux que compte la Belgique? D’aucuns s’étonneront qu’aille à ce poète, à ce marginal, à ce baladin du monde occidental (et de l’autre), à ce batteur du pavé des villes, à cet inlassable globe-trotter, le prix de couronnement de carrière par excellence, que seuls quelques pics de nos lettres (Ayguesparse, Bauchau, Wouters, Leys) ont obtenu. Ils auront tort. Le Quinquennal devait revenir à Cliff tôt ou tard, et le jury de cette édition a été des mieux inspirés.

Il y a quarante ans, presque, qu’il a fait son entrée fracassante. C’était chez Gallimard, avec le soutien de deux fameux détecteurs de talent, Claude Roy et Raymond Queneau. Ils ont été d’emblée sensible à la cadence de ce poète français de Wallonie (né à Gembloux en 1940) à la dégaine de rocker, dont il avait le cœur et les cadences.

La grande innovation de William Cliff, c’était de faire la synthèse du « beat » d’un Lou Reed et de l’ample phrasé d’un Baudelaire. Le choc de son premier recueil, Ecrasez-le, fut immédiat. Il ne s’était jamais vu qu’un écrivain à la thématique si contemporaine et si insolente se serve de l’appareil prosodique des grands classiques et romantiques pour vider son sac: solitude sans remède, malaise devant la civilisation en déroute, quête d’amour dans la mouvance homosexuelle.

Les livres de Cliff se sont succédé, avec des réussites sidérantes, comme sa biographie de Conrad Detrez ou son Autobiographie, tous deux construites en dizains de vers de dix pieds, sorte de carrés parfaits où sa langue serpente, tantôt hautaine, tantôt banale au risque du prosaïsme, parfois digne de Chateaubriand, parfois empruntée aux rappeurs et aux taggeurs. Cliff a un instrument qui lui appartient en propre, souvent imité, jamais égalé, qui fait de lui un leader parmi les poètes de sa génération, reconnu comme tel dans toute la francophonie et bien au-delà. Pour le Salon du Livre de Paris, qui s’ouvre fin de ce mois, il a été sélectionné parmi les trente écrivains de langue française les plus marquants des trente dernières années.

Depuis quelque temps, il a élargi son registre en écrivant des romans. Très imprégnés de son expérience propre, ils explorent des strates de son enfance et de sa jeunesse. La Dodge s’attaque à une figure de père notable dont il a fallu qu’il s’émancipe. L’adolescent, également paru chez Anatolia, est un superbe roman de formation où l’on voit un être jeune qui peu à peu se découvre et s’accepte lui-même, fût-ce dans la douleur irrémédiable. D’autres récits ont suivi, où il réussit à tous les coups la transmutation du banal en lyrique, du sordide en sublime.

Le théâtre l’a d’abord courtisé, comme lorsque Frédéric Dussenne a porté sa poésie à la scène en révélant sa dimension dramatique. Puis il s’y est engagé lui-même, en faisant notamment une version personnelle de Hamlet que l’on a vue au Rideau et qui représentera sous peu la Belgique au festival Shakespeare de Craiova, en Roumanie, et puis en tirant du choc Rimbaud-Verlaine la tragédie Les Damnés, présenté au Poème2. Il viendra y lire lui-même, du 15 au 19 mars, sa magistrale traduction des Sonnets de Shakespeare. Une rencontre au sommet, celle des deux William…

William Cliff sera à la Foire du livre de Bruxelles les 5 et 6 mars.

texto

Trois extraits de poèmes.

1. La séance dura ce que durent les roses :

l’espace d’un crachat ; mais au moins on s’était

oubliés l’un dans l’autre... et la force des choses

nous avait ramenés à ce qu’on était.

2. Mes frères étaient cancres et moi tout autant :

l’école chrétienne nous étouffait,

nous préférions dans le noir tirer

la queue, nous faire traire comme vache ;

le sexe prend son chemin comme il peut

entre des temps de messe et de cravache.

3. L’alexandrin je le pratique comme on gratte

dans son nez pour s’occuper ; le temps est bien froid

cet hiver, ma barbe est longue, mes cheveux gras ;

où irais-je ce soir balancer mes savates

pour écraser l’angoisse qui s’obstine en moi ?

Non, la poésie n’est pas ringarde ; oui, elle a des lecteurs

William Cliff, Prix Quinquennal de littérature de la Communauté française ? Personne ne l’a lu ou presque. Dommage. Mais ce prix va peut-être lui donner une visibilité que la poésie ne lui avait pas accordée. « Aujourd’hui, la poésie, on n’en parle quasi pas, explique Laurent Moosen, de la Promotion des Lettres de la Communauté française. Le roman est prépondérant. Et une manière de retrouver une certaine visibilité vis-à-vis du public, c’est de réaliser des performances, comme le font Tholomé ou Verheggen. »

Ringarde, la poésie ? « Ni ringarde, ni d’actualité, répond Thierry Leroy, directeur d’Espace-Poésie, une structure qui rassemble 80 % des éditeurs de poésie en Belgique francophone. La poésie, c’est un fil continu. » « Elle a été mise très haut dans l’échelle hiérarchique de la littérature, ajoute Laurent Moosen. Puis elle s’est coupée du public en devenant hermétique et d’autres choses sont venues, comme le slam… »

Reste-t-il des lecteurs pour la poésie en 2010 ? « En Belgique, quand on vend 100 exemplaires d’un recueil, ce n’est pas déshonorant. En France, on est satisfait à 200 exemplaires », précise Thierry Leroy. Dernièrement Le Figaro faisait les comptes du secteur en France. Chez Flammarion, le tirage est de 1.000 exemplaires pour les poètes contemporains. Le premier volume des œuvres complètes de Pierre Reverdy, une star quand même, est un best-seller avec un tirage de 2.500 exemplaires. Le dernier livre de Dominique Fabre, Avant les monstres, aux éditions Cadex, a été publié à 500 exemplaires. Loin évidemment des 2.500 de la collection poche Poésie de Gallimard, dont la meilleure vente reste Alcools, de Guillaume Apollinaire : plus d’un million de livres écoulés.

En Belgique, il n’y a pas de chiffres officiels. Espace-Poésie aimerait rendre le secteur transparent, disposer de statistiques pour mieux connaître cette forme de littérature. Car contrairement aux idées reçues, il y a toujours un public pour la poésie. « Un public alternatif, qui achète par internet, en tirages de tête, en souscription ou en abonnement », assure Thierry Leroy. « Des lecteurs raffinés, attentifs, tenaces », comme le souligne l’écrivain Charles Dantzig. Un cercle de vertueux. Tout comme les éditeurs : des microstructures qui font de l’artisanat, parfont la typo, la police, la présentation, vont jusqu’à fabriquer leur propre papier.

La maison belge Brugger est l’illustration parfaite de ces nouvelles tendances poétiques. A 29 ans, son éditeur, Bertrand Pérignon, originaire d’Arlon, publie Moos, un fanzine précieux, sérigraphié, relié à la main. Brugger sort aussi ce mois-ci le collectif Overwriting, dont les vers travaillent le corps et la langue en toute liberté. « Aujourd’hui, la poésie se déplace vers le net, confirme Bertrand Pérignon. Sur le site de Moos, chacun peut imprimer nos poèmes pour les relier lui-même à la maison. Mais il reste de la place pour le bel objet avec un travail de typo spécifique, d’où cette version artisanale de Moos, tirée à 70 exemplaires qui a enthousiasmé des libraires comme Tropismes à Bruxelles ou Livre aux trésors à Liège ».

L’éditeur de Moos ajoute que la poésie contemporaine échappe de plus en plus aux canons de la littérature pour devenir scénique et spontanée. « L’ouvrage collectif Overwriting rassemble 40 poètes actuels. C’est un livre-performance où le travail de l’écriture pousse le lecteur à ressentir la poésie dans son corps. L’idée nous est venue du constat que la poésie moderne explore toutes les possibilités de la langue et se vend mal en livres, alors qu’elle rencontre beaucoup de succès sur scène, à travers les lectures-performances. On ne peut pas en vivre ni en tirer de bénéfices mais c’est une forme de littérature nouvelle capable de toucher le grand public, d’éveiller la curiosité, sans élitisme ».

www.brugger.be et www.moos.brugger.be

Les autres prix de la Communauté française

Le Triennal du roman : François Emmanuel

L’auteur. Né en 1952, psychothérapeute, d’abord poète et dramaturge, il publie des romans depuis 1989. Il a reçu le prix Rossel pour La passion Savinsen.

Le livre. Regarde la vague (Seuil, 2007) A peine trois jours dans la vie d’une famille, en forme de bilan. A l’occasion d’un remariage, on liquide le passé. L’émotion est intense mais feutrée. Chaque personnage est occupé à écrire une page de son histoire.

François Emmanuel : « J’ai aimé dans ce livre travailler la pâte familiale et l’orchestration, la multiplicité des points de vue. Les personnages m’ont tellement plu que j’envisage d’écrire la suite à c e recit, avec cette même famille, deux ans plus tard. »

La première œuvre : Valérie de Changy

La première œuvre : Valérie de Changy

L’auteur. Valérie de Changy est née en 1968 en Italie. Elle vit à Bruxelles.

Le livre. Fils de Rabelais, Aden 2009. Finaliste du Prix Rossel 2009. L’illustre médecin et écrivain a choisi Justus, pour l’éduquer, le former à être droit, franc et à débusquer la vérité derrière l’apparence. Les circonstances du temps vont le précipiter dans un maelström de péripéties. Où il découvre la peur et l’obscurantisme en même temps que les joies de l’amour. Un roman qui gouleye dans la gorge.

Valérie de Changy : « Il me faut encore écrire des livres pour pouvoir faire un discours. Alors, seulement : merci. ».

Le Rayonnement des lettres belges à l’étranger : Yves Frémion

Le Rayonnement des lettres belges à l’étranger : Yves Frémion

L’action. Ce Français est le touche-à-tout de la bande dessinée, de la science-fiction, le pataphysicien, l’humoriste noir, l’homme qui peut rire de tout. Dans Fluide glacial, il tient la rubrique T’ar ta lacrem. Où il parle des aventuriers du langage. Et on remarque que les Belges occupent une place spectaculaire dans cette chronique.

Yves Frémion : « La culture belge est la plus édifiante, la plus excitante et intéressante parce qu’elle ne se prend pas au sérieux. En Belgique, on trouve même des poètes et des plasticiens qui aiment rire, ce qu’on ne voit jamais en France. »

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