Emily Hoyos : « Le combat féministe n’est pas fini »
MOUTON,OLIVIER
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Samedi 6 mars 2010
Journée de la femme Une présidente du parlement wallon déterminée
entretien
Lundi, c’est la 100e journée internationale de la femme. Emily Hoyos, présidente Ecolo du parlement wallon, en a une autre vision depuis peu. Un SMS graveleux envoyé en pleine séance (« C’est vrai que t’as un beau cul »), fin janvier, et un congé de maternité sous pression, l’été dernier, lui ont fait prendre conscience de l’importance de certains droits pour les femmes que l’on considère acquis.
Vous avez été victime il y a un mois d’un SMS sexiste au parlement…
… de la Communauté française, pas au parlement wallon, je le précise.
Avec le recul, quel est votre ressenti à l’égard de cet incident ?
J’ai été impressionnée par l’ampleur médiatique qu’a prise ce SMS. Pour moi… J’avais reçu un message, j’ai répondu, le député s’est excusé, l’incident s’arrêtait là. Sur le moment, c’est sûr que ce n’était pas agréable. Puis, tout cela a pris une autre proportion.
Y avait-il une intention de votre part de dénoncer cette attitude ?
Non, j’ai l’habitude de régler les choses directement. J’ai reçu le SMS, j’ai répondu, le député m’a présenté ses excuses sincères. On s’est croisé quelques minutes plus tard, il m’a confirmé ses excuses. Point.
La tournure médiatique a été étonnante, révélatrice, je pense, du fait qu’il n’y a pas d’unanimité sur cette question dans l’opinion publique. J’ai été frappée des nombreux mails de femmes que j’ai reçus. Elles me remerciaient d’avoir réagi tout haut parce qu’elles vivent ce climat-là au quotidien et, lorsqu’elles réagissent, on les accuse de ne pas avoir d’humour. C’est surtout cela que je retiens. Quand on occupe une fonction publique, on réagit comme on est, avec son histoire, ses tripes et, à un moment donné, cela fait sens, cela trace une voie. À ce niveau-là, je ne regrette rien. Dans certains mails, des femmes témoignaient de manière crue de ce qu’elles vivent au quotidien. C’est un climat qui leur impose d’être vigilantes en permanence.
Face à des expressions de sexisme ?
Il s’agit d’un climat où l’on nous pointe en permanence avec nos attributs de féminité, parfois de façon flatteuse, parfois de manière moins flatteuse, mais cela nous impose de nous demander continuellement comment réagir. Sur cette base-là, on nous respecte ou pas… La femme doit se positionner dans un rapport de genre… Mais c’est épuisant ! J’ai vécu deux ans dans un milieu professionnel, à la Ligue des familles, où ce type de comportement n’était pas admis. Ce n’était pas dans les mœurs… C’est beaucoup plus reposant.
Ces attitudes sont particulièrement présentes dans le milieu politique wallon ?
Les témoignages que j’ai reçus émanaient de tous les milieux professionnels. C’est simplement emblématique d’une certaine façon dont les relations se passent entre les hommes et les femmes. Je n’ai pas l’impression que c’est pire au parlement wallon ou de la Communauté française. La seule chose : les personnes qui composent ces assemblées ont le verbe facile. On m’avait avertie, lorsque je suis arrivée, que le parlement wallon était un théâtre de grivoiserie. C’est un peu l’image que j’en avais. Mais je ne ressens pas plus ce climat-là qu’ailleurs. Il y en a, mais comme partout.
Votre réaction, était-ce une manière de dire stop à ce genre de pratiques ?
Ce n’est pas ce que j’ai voulu faire, mais je suis contente si cela a été perçu de cette manière par certaines femmes.
Je croise encore aujourd’hui des gens qui me disent « tu as bien fait », mais j’en croise aussi qui me demandent comment j’étais habillée à ce moment-là…
Le fait d’être une – jeune – présidente du parlement wallon, cela a-t-il joué ?
Quand je suis arrivée, plus d’un a dû être surpris. Je n’étais pas une députée sortante, j’ai 33 ans. J’avais plus de choses à prouver que d’autres. Mais j’espère que j’aurais eu autant de choses à prouver si j’étais un homme… Je reste humble, je découvre le travail parlementaire et mon rôle de présidente. Mais j’espère ne pas devoir être davantage humble parce que je suis une femme.
Vous avez été la première présidente de la Fédération des étudiants francophones. Aviez-vous déjà été confrontée à ce problème ?
J’avoue que je n’avais jamais dû me poser la question, non.
Vous n’avez pas rencontré d’écueils ?
J’ai parfois rencontré des obstacles, comme tout le monde, mais à aucun moment je n’avais senti que cela pouvait être lié au fait que je sois une femme. Je n’avais jamais vu un regard différent dans les yeux de mes interlocuteurs. J’avoue, et cela n’a rien à voir avec le SMS, que je l’ai ressenti ces derniers temps.
Quand j’étais désignée, j’étais enceinte jusqu’aux yeux, j’allais accoucher trois semaines plus tard, et j’ai lu sur certains forums de journaux : « Voilà que l’on nous a mis une femme comme présidente, et en plus elle est enceinte, comment voulez-vous que la Wallonie se redresse ? ». Je n’avais pas pensé à ça, franchement. C’est vrai qu’en étant trois mois en congé de maternité, dont deux mois pendant les congés parlementaires, je compromettais gravement le redressement de la Wallonie. Soyons un peu sérieux…
Avez-vous rencontré des obstacles politiques pendant les négociations ?
Je me souviens qu’il faisait très très chaud et que j’étais très très enceinte. J’ai dit à mes collègues qu’il me serait fastidieux de me rendre à Bruxelles pour négocier : ils ont immédiatement déplacé les réunions à Namur. J’ai senti beaucoup de compréhension, de leur part, des contraintes du moment.
Quand je suis devenue présidente, j’ai exprimé la façon dont je comptais m’arranger, je me suis entendue avec la vice-présidente Véronique Cornet et cela s’est bien passé. J’ai dû assurer quelques moments importants, comme le discours aux Fêtes de Wallonie, et j’ai présidé quelques réunions de bureaux… J’ai travaillé un petit jour par semaine.
Je pensais, et je le pense plus encore depuis que j’ai lu les réactions critiques, en Flandre, à la maternité de Freya Van den Bossche, que j’avais une obligation morale en tant que personnalité publique de prendre ce congé de maternité. J’en avais besoin, pour me retaper et prendre soin de ma famille, tout d’abord.
Mais en outre, des générations de femmes se sont battues pour obtenir ce droit ! Si, en arrivant à un certain niveau de responsabilité, une femme y renonce… elle envoie un terrible signal à toutes les femmes, et surtout à tous les hommes. Comme si ce congé n’était pas indispensable. Mais il l’est ! J’imagine les difficultés que doivent vivre les indépendantes qui n’ont d’autre choix que de reprendre le travail. Aujourd’hui encore, je m’organise différemment. Je rentre chez moi après l’assemblée quand elle se termine à 19 heures alors que mon prédécesseur (José Happart) passait une heure pour « débriefer » les travaux à la maison des parlementaires. Voilà… Et je sais que plein de papas fonctionnent de la même manière.
Avez-vous depuis tout cela un autre rapport au féminisme ?
Cela m’a amené à une réflexion sur le concept d’équité, que je préfère à celui d’égalité parce qu’il tient compte de nos caractéristiques différentes, entre les hommes et les femmes. Les caractéristiques de départ, ce sont le bagage socioculturel, la situation socio-économique et le genre.
Ce concept d’équité n’est pas assez présent aujourd’hui ?
Il y a un congé de maternité, oui, mais je vois que l’on critique Freya Van den Bossche lorsqu’elle décide de le prendre. Or, je crois que la Flandre s’est occupée de la politique du Logement en son absence, non ? Le parlement wallon a bien tourné pendant mon absence et je n’étais pas en Patagonie, non plus… Il existe une série de droits, acquis de haute lutte par les femmes. J’ai compris aujourd’hui qu’ils n’étaient pas acquis pour toujours, ils ne sont acquis que si on les exerce, que si l’on montre tous les jours qu’ils sont indispensables. Les femmes elles-mêmes ne doivent pas faire marche arrière !
Y a-t-il des droits qui manquent, au vu de votre expérience récente ? Les féministes ont-elles encore du travail ?
Le premier, c’est de faire en sorte que les femmes exercent les droits existants. Il reste trop souvent une pression morale qui les en empêche. Mais ce n’est pas tout. Il reste des inégalités très fortes dans la manière dont les richesses sont réparties. Il y a trop de travailleuses pauvres, de sans-abri au féminin. C’est fou, la pauvreté commence à avoir un genre ! Et c’est lié au fait que la sécurité sociale a été pensée il y a des dizaines d’années, quand la société était organisée autour de la cellule familiale. Mais la société a évolué et cette cellule n’a plus le rôle de stabilité qu’elle avait. Or, une série de droits sociaux restent liés à la situation conjugale. Cela rend les femmes dépendantes de leur situation familiale. et quand elle explose, ce sont elles qui en souffrent le plus. L’individualisation des droits, notamment, c’est cela le terrain du prochain combat féministe.
P.18 « Filles = garçons »