Baloji, sorcier malgré lui

MOREL,PIERRE

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Samedi 13 mars 2010

Musique Il défendra l’excellent « Kinshasa Succursale » au Manège le 19 mars

PORTRAIT

Une tignasse en bataille que n’aurait pas reniée un Robert Smith ; un look sage et tranquille ; un regard et une diction à la douceur presque féminine : Baloji Tshiani ne ressemble guère à l’image d’Epinal du rappeur en colère. Il ne manquerait pourtant pas de raisons d’être fâché sur la vie et sur la société.

Né à Lubumbashi en 1978 « d’une relation d’un soir », amené à Liège par son père, homme d’affaires à succès, alors qu’il n’a que trois ans, Baloji n’a revu sa mère naturelle qu’en 2005. Son premier album solo, Hotel Impala, en 2007, il l’avait conçu « pour répondre à la question qu’elle m’avait alors posée : “Qu’est-ce que tu as fait pendant ces 25 années ?” ».

« Lors du génocide kasaïen, en 1992, mon père a tout perdu, et on n’a plus eu aucune nouvelle de lui, explique-t-il. L’Hotel Impala, qui lui appartenait, a été détruit pendant cette guerre. A l’époque, ma vie a basculé : après avoir connu des conditions de vie confortables, notre famille de huit gosses s’est retrouvée dans la misère matérielle totale. »

L’école, il arrête à 16 ans, « pour faire de la musique », après une rencontre en forme de déclic avec l’artiste Frédéric Platéus : « Il m’a fait découvrir le rap français, puis la poésie, m’a donné envie d’avoir un peu de culture, et tout est venu de la musique. »

C’est alors que naissent les Malfrats Linguistiques, qui, devenus Starflam, finiront par très bien marcher : « Une période pleine d’insouciance, où tout était fait très spontanément, avec un bon entourage. Et on a pu construire notre truc lentement. »

De Vottem à Kinshasa

Mais la période Starflam n’est pas vécue que dans le bonheur. Sans-papiers pendant trois ans et demi, Baloji passe deux mois à Vottem, et trois jours à Zaventem, à un fifrelin de l’expulsion.

Il l’a raconté sur Hotel Impala dans Repris de Justesse. « Ma copine de l’époque m’a tiré d’affaires, sourit-il. Je garde de cette expérience un vrai dégoût pour cette prison qui ne dit pas son nom. On en veut à cette société qui enferme des innocents, qui vous oblige à vivre dans la clandestinité et la peur. Mais j’ai aussi conscience d’être un privilégié : un “Survivant” comme le disait un album de Starflam. »

Le joli succès d’Hotel Impala aura permis à Baloji d’approfondir son retour aux sources, aux racines. « Je suis retourné au Congo avec le théâtre flamand de Bruxelles, le KVS, et j’y ai rencontré beaucoup d’artistes. J’ai commencé à m’intéresser beaucoup à ces musiques qui ont émergé dans ce Congo très enclavé. Il est passionnant de constater que le Mutuashi, qu’on joue au Kasaï, c’est... de la Samba. C’est de là qu’elle vient. Comme la Rumba, partie vers Cuba avec les esclaves et qui revient au Congo dans un espagnol en onomatopées. Et puis, les Africains sont intéressants en ce qu’ils digèrent toutes les influences : de Claude François aux Four Tops ! »

C’est donc, avec Kinshasa Succursale, à une sorte de ré-écriture d’Hotel Impala que Baloji s’est attelé. Enregistré en six jours avec un studio mobile à Kin, avec des tas de musiciens du coin, une fanfare, « dans des conditions d’urgence qui amènent des choses intéressantes, même quand on se plante », l’album, qui sort la semaine prochaine, est une perle. Un fabuleux mélange de musique typiquement africaine, de groove européen, de rap, avec des textes qui claquent. Auto-proclamé en chanson « Blanc aux cheveux crépus », Baloji y raconte ce déracinement de celui qui n’est chez lui ni là-bas, ni ici. « Baloji veut dire sorcier. C’est très difficile à porter en Afrique. Et puis, même pour moi, né là-bas, il est difficile de se départir des réflexes paternalistes. C’est très ambigu. »

Une ambiguïté source d’une fort belle expérience artistique. Baloji sera en concert au Manège le 19 mars. À bon entendeur...

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