Les Belges qui ont soutenu les Khmers rouges doivent sortir de leur silence
n.c.
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Jeudi 18 mars 2010
Carte blanche
Ce travail progressif en faveur d’une justice rendue au nom des droits de l’homme ne peut camoufler la complaisance avérée de nombreux intellectuels occidentaux dans les années septante en faveur du Kampuchéa démocratique. C’est en effet le nom que les Khmers rouges avaient attribué à leur pays dès leur prise du pouvoir en avril 1975. Transformé en véritable camp de concentration à ciel ouvert, ce pays fut visité par plusieurs délégations dont celle de l’Association Belgique-Kampuchéa. Présidée par le professeur François Rigaux – depuis fait grand officier de l’Ordre de Léopold – cette ASBL avait publié au retour d’un séjour effectué en 1978 à l’invitation de Pol Pot un bulletin dithyrambique sur la société et la famille au Kampuchéa. Il fut résumé lors d’une conférence de presse tenue le 14 septembre 1978. L’Histoire nous confirmait cependant cinq mois plus tard que le modèle familial khmer rouge reposait sur la dénonciation des parents par leurs enfants et que la société pratiquait l’assassinat de toutes les personnes soupçonnées d’être des intellectuels.
À la chute du totalitarisme khmer rouge, ces amicales essaimées en France, Etats-Unis ou Suède sont tombées dans l’oubli. La révélation au monde entier des horreurs du gouvernement de Pol Pot a amené progressivement d’anciens membres de ces associations à faire leur examen de conscience. Le dernier en date est l’ancien militant suédois Gunnar Bergstrom. Il a présenté ses excuses au peuple cambodgien en novembre 2008, lors d’un retour au Cambodge qu’il avait découvert en 1978 pendant un voyage similaire à celui des militants belges. S’exprimant sur le processus mental qui l’a amené à cautionner un régime totalitaire, il a répondu : « Quand l’idéologie prend le pas sur la vérité, voilà ce qui arrive… » Les œillères idéologiques ont empêché des personnes comme Gunnar Bergstrom d’admettre sur le moment l’horreur du régime tellement adulé. Malgré que les délégations étrangères en visite au Kampuchéa dans le cadre de programmes « organisés » aient pu ignorer une grande partie des crimes, des témoignages comme ceux de Gunnar Bergstrom démontrent qu’il n’était pas possible, en 1977 ou 1978, de voir ce pays comme la société du respect de la dignité et de l’intégrité humaines. Les villes kampuchéennes n’étaient plus que des villes fantômes. Elles étaient vides car vidées de leurs habitants qui, depuis 1975, étaient forcés de travailler dans les
rizières, les fameux « Killing fields ». La disparition des moines bouddhistes est justifiée par le compte rendu de 1978 car Bouddha lui-même aurait commandé aux bouddhistes de soutenir les Khmers rouges et donc d’abandonner leur sacerdoce, ce qui expliquerait l’état d’abandon des temples cambodgiens. L’année zéro au Cambodge fut pourtant celle de l’élimination de tous les symboles millénaires de la civilisation khmère, en ce compris l’assassinat des porteurs de ces symboles. Le bulletin belge de 1978 présente la déportation des populations citadines dans les campagnes comme une nouvelle répartition des travailleurs, sans y voir une quelconque violation des droits de l’homme ! Ce même bulletin ne s’émeut pas plus du travail des enfants et dépeint les réfugiés – on devrait dire rescapés – comme des citadins réactionnaires, alors que des milliers de témoignages concordaient en un seul et même cri de détresse et d’appel désespéré à l’humanité tout entière.
Les œillères idéologiques sont incompatibles avec un engagement en faveur des droits humains et rendent ceux qui ne peuvent s’en départir responsables, par leur vision déformée, de ne pas avoir profité de ces voyages en délégation pour dénoncer au monde entier les atrocités du régime khmer rouge.
A la même époque, le journaliste français Jean Lacouture avait pourtant déjà admis s’être trompé quant à la nature du régime du Kampuchéa démocratique. Il lui suffisait – à lui du moins mais pas à d’autres – de prêter foi aux flots grossissants de témoignages de survivants, sans qu’il n’ait besoin de se rendre sur place pour vérifier leurs dires. Ces récits attestant la violence du régime de Pol Pot furent malheureusement discrédités à cause de l’engagement de ces intellectuels occidentaux dépeignant un Kampuchéa pastoral, agreste mais somme toute idyllique ! Ce fut là une non-assistance à un peuple en danger.
Les anciens membres de l’Association Belgique-Kampuchéa n’ont, au contraire d’homologues étrangers, jamais exprimé le moindre regret sur cet aveuglement idéologique – pour ne pas dire plus. Par un véritable pied de nez à la raison, son ancien président François Rigaux est depuis estimé comme un expert des droits de l’homme et couvert de tous les honneurs académiques et nationaux. Etre un brillant intellectuel n’excuse en rien des agissements inadmissibles.
Le retour sur la complicité idéologique avec le régime khmer rouge est un impératif. Le combat en faveur des droits de l’homme ne peut en effet souffrir d’une quelconque vision tronquée par des lunettes idéologiques. Ceci est d’autant plus vrai à l’heure où le respect effectif de ces droits est virtuel dans plusieurs endroits du monde.
L’exemple des associations occidentales d’amitié avec les Khmers rouges et leurs excursions au Kampuchéa « paradisiaque » doit servir de mise en garde à tous les intellectuels « engagés ». Lorsque la soumission des individus à un dogme amène les témoins de violations des droits fondamentaux à ne pas les dénoncer, c’est là une abstention coupable qui ne peut être passée sous silence, même plus de trente ans après les faits. Jamais il n’y a eu d’explications publiques, juste un silence assourdissant de complaisance.
le contexte
De 1975 à 1979, le régime communiste des Khmers rouges a provoqué la mort d’environ 2 millions de personnes au Cambodge. A l’époque, des associations d’amitié ont soutenu activement ce régime, étant même invitées à visiter le pays alors en complète autarcie : ce fut le cas de l’Association Belgique-Kampuchéa.
Si depuis 1979, des anciens militants pro-Khmers rouges se sont expliqués, voire ont présenté des excuses aux survivants, il n’en a jamais été question pour les anciens militants belges, qui étaient pourtant parmi les plus fervents défenseurs du régime de Pol Pot.
