A - 10 o, aucun absentéisme n'est toléré

MARTIN,PASCAL

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Mercredi 12 janvier 2000

A - 10o , aucun absentéisme n'est toléré

CABRA

de notre envoyé spécial

Ils ont le nez et les oreilles rouges. Ils exhalent une haleine glacée. En dehors de la tente, il gèle. A l'intérieur aussi. Telles sont les conditions que doivent affronter chaque jour les élèves du village de Cabra, au nord-ouest de Mitrovica. Ni écoles, ni maisons. Les soldats serbes ont tout détruit. Ils s'y sont même repris à trois fois. L'artillerie lourde, les incendies à répétition et, pour finir, les bulldozers. Cabra ne ressemble à aucun autre village détruit du Kosovo: si l'on excepte les tas de pierres, il ne reste rien qui puisse faire penser à un semblant d'agglomération. Rien. Le malheur de Cabra est d'avoir été l'un des rares villages albanais enclavés dans la partie nord du Kosovo, majoritairement serbe. Au moment même où les frappes aériennes ont commencé, son sort était scellé.

Le bonheur de Cabra, c'est, nous dit-on, d'avoir à sa tête un maire particulièrement débrouillard, parlant l'anglais et disposant de solides relations auprès d'Ibrahim Rugova. Par deux fois avant-guerre, Osman Rama a été élu député de l'assemblée parlementaire clandestine qu'avait formée le président de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK). Il ne manque donc pas d'arguments lorsqu'il explique que malgré la présence de plusieurs ONG, la reconstruction de Cabra traîne car l'argent manque cruellement. Financé en partie par l'armée danoise, le rétablissement de l'électricité a coûté une fortune.

De retour d'exode, une partie des deux mille habitants du village a trouvé asile dans la famille proche, à Mitrovica et aux alentours. D'autres ont voulu ou n'ont eu d'autre choix que de revenir à Cabra. Deux cent-trente tentes, 119 bâtiments préfabriqués et 4 cabines douches ont été mises à leur disposition. Et comme l'explique le maire, parce que c'est la loi et qu'aucun absentéisme n'est toléré, les enfants de ces familles ont repris l'école à la rentrée. Sous la toile et dans le froid.

LA DÉSERTION DES PROFS

J'aime l'école, explique simplement Zurafete Carlimoni, 13 ans, lorsqu'on lui demande s'il n'est pas trop difficile de suivre les cours ainsi, engoncée dans son anorak, les doigts gelés. Son sourire timide cache mal les piètres conditions que les huit classes de primaires doivent affronter sous les deux tentes qui tiennent lieu d'école. Deux cent-onze enfants de 7 à 14 ans et leurs professeurs s'y relaient à longueur de journée, les plus jeunes bénéficiant des heures de l'après-midi, les plus chaudes. Et si l'Unicef a bien mis à leur disposition des cartables et matériel scolaire de base, les livres sont rares. Vingt-quatre élèves se contentent ainsi d'un seul ouvrage d'histoire. Quant à l'enseignement des matières techniques, il est impossible: il n'y a ni bois, ni acier pour former les artisans de demain, constate le maire.

Les professeurs ne sont pas mieux lotis. Beaucoup préfèrent d'ailleurs travailler pour des ONG, la Kfor ou l'ONU qui ont un besoin urgent d'interprètes. En comparaison des salaires pratiqués au Kosovo, ces fonctions sont rémunérées à prix d'or - 800 marks pour les interprètes serbes de l'armée belge alors que le salaire moyen est d'environ 200 marks. Et comme les enseignants ne sont plus payés depuis des années, instruire est souvent devenu le pis-aller de ceux qui n'ont pas su s'ouvrir au monde occidental. En attendant la reconstruction civile dont l'une des tâches est de rétablir les salaires dans la fonction publique, seule l'aide des proches permet aux professeurs de survivre.

Toujours, il y a ce froid qui vous glace les os. Si une des deux tentes scolaires possède un poêle, il n'y a pas de bois pour le faire fonctionner. Alors, toutes les quarante minutes, les enfants laissent leurs cahiers de côté, font de l'exercice histoire de se réchauffer. On sautille, on mouline des bras, on se tapote. Balais des écharpes, claquement des dents, sourcils givrés...

P. Ma.