« En cas de danger, un psy peut rompre le secret médical »

SOUMOIS,FREDERIC

Vendredi 12 décembre 2008

A bout portant

Dr Marc Goltzberg Psychiatre et expert auprès des tribunaux

Le président de la cour d’assises a ordonné jeudi aux experts psychiatres de la réexaminer à la lumière de la lettre d’appel à l’aide que Geneviève Lhermitte avait envoyée à son psychiatre un jour avant d’égorger ses enfants.

Cette lettre peut-elle changer le portrait de l’accusée ?

Avant tout, je ne ferai pas d’expertise de Geneviève Lhermitte par téléphone, sans l’avoir examinée personnellement. Il est déjà difficile d’arrêter un avis quand on voit la personne en tête-à-tête. Que dire du “miroir déformant” des médias interposés ? Une expertise à distance ne tient-elle pas de cette sorcellerie qu’on stigmatise chez nous ? Restons prudents. Sachons reconnaître que les diagnostics sont en partie influencés par l’idéologie : faut-il “psychiatriser” ou ”responsabiliser” ? Même le désir de l’opinion publique (curiosité malsaine, besoin de trouver des monstres, des boucs émissaires, de faire un exemple) n’est sans doute pas absent de nos conclusions, données en toute bonne foi et sous serment ! Si par exemple, comme je l’ai entendu, Lhermitte souffrait de mélancolie délirante, ce diagnostic lui aurait évité les assises. Ce n’est pas le diagnostic des trois experts, qui ont estimé qu’elle « était dans un état anxio-dépressif sévère qui a favorisé le passage à l’acte et a altéré profondément mais non aboli son discernement ». La psychiatrie n’est pas une science exacte comme la physique ou la mathématique, du moins quand on aborde les problèmes personnels.

N’est-ce pas alors en vain qu’on va réexaminer Lhermitte à la lumière de sa lettre ?

Non, parce c’est important de faire une anamnèse orientée en fonction de tous les éléments de l’enquête. Personnellement, je préfère disposer du maximum de documents possible. De plus, si j’avais été désigné pour cette affaire, j’aurais demandé au juge d’instruction de faire une expertise approfondie des autres protagonistes proches, pas du tout pour les incriminer, mais parce qu’on ne peut examiner un cas que dans son contexte le plus détaillé possible. Un être humain n’est pas séparé du monde extérieur.

Plus délicat : ce type d’appel à l’aide de patient à psychiatre est-il si fréquent qu’il serait déraisonnable de poser ici la question de la non-assistance à personne en danger ?

Je refuse de me prononcer sur ce cas-ci. Il existe parfois une dépendance envers un thérapeute ”tout-puissant”, pouvant conduire à un chantage du patient qui remet sa vie dans les mains du psy. Mais, plus simplement, que faire quand vous êtes occupé, avec un autre patient, en vacances ou simplement exténué ? Ce risque de passer à côté d’un message fatal est un risque qui guette tout praticien. Et puis, c’est si compliqué de choisir entre secret professionnel et dévoilement.

Un psy peut-il intervenir auprès de la police en rompant le secret médical ?

Tout à fait. J’en suis partisan si la personne représente à ce moment-là un danger pour lui-même ou autrui. On peut demander la « mise en observation » au juge de paix… quitte à en répondre ensuite devant un tribunal, en conscience. La liberté individuelle n’est pas un critère absolu, si des vies sont en danger. Cet avis général n’est en rien un reproche au psy de Geneviève Lhermitte. Ni vous ni moi ne connaissons le contexte précis de ce qui s’est passé et ce qui fut leur colloque singulier… ni ce qui se passe dans la tête de la défense. Ce dévoilement tardif me paraît tout aussi intéressant que le contenu !

P.9 L’audience de jeudi