A bout portant «La presse francophone reste trop bien-pensante»»

LAPORTE,CHRISTIAN

Page 15

Jeudi 22 février 2001

A bout portant «La presse francophone reste trop bien-pensante»»

S auf surprise de dernière minute, le conseil d'administration du «Matin» devrait annoncer, ce jeudi, la mise en liquidation du quotidien. Est-ce que cela sonnerait définitivement le glas de la presse de combat idéologiquement marquée en Communauté française?

La mort du «Matin» aurait certainement un sens politique puisqu'une certaine forme d'expression, héritière d'un journalisme très engagé disparaîtrait des kiosques. Mais l'on peut quand même espérer que les journaux de qualité ou généralistes reprennent la balle au bond et assument pleinement l'exercice de la liberté d'expression en développant davantage encore le débat. Je suis toujours très frappé de constater qu'il y a très peu d'éditoriaux qui prennent des positions affirmées chez nous, au contraire, par exemple, de la presse parisienne.

Economiquement, le combat du «Matin» était quand même très périlleux...

Il est vrai que la toute petite taille du marché de la Communauté ne plaide pas pour le maintien de journaux très marqués. Mais en France, cela ne va guère mieux puisqu'un journal comme «L'Humanité» éprouve les pires difficultés à conserver sa place dans le paysage médiatique. Ce n'est cependant pas une raison pour ne pas tenter d'autres expériences. En jouant, par exemple, sur la qualité. Ou en ciblant mieux son public. On nous répète que les jeunes ne lisent plus mais c'est faux: en Flandre, «De Morgen» a réussi à rallier cette catégorie de nouveaux lecteurs et c'est vrai dans une certaine mesure, en francophonie, pour «La Dernière Heure».

Pour en revenir à la presse plus engagée, ne siérait-il pas plutôt de tenter de développer un magazine d'information générale?

Ce type de projet est plus difficile à mettre en place mais c'est une piste à creuser vu la configuration de ce marché-là. C'est un fait qu'un magazine peut être plus rentable s'il bénéficie de la pub... Pour l'heure, «Imagine» proche d'Ecolo tente de s'imposer mais comme on a pu le lire dans vos colonnes, il est déjà confronté au dilemme presse de combat ou presse de parti auquel aucun mouvement politique ne semble pouvoir échapper...

Il est vrai aussi que des expériences généralistes antérieures comme le «Journal d'Europe» ou «Notre Temps» - NDLR: un hebdomadaire des années 70 qui voulait faire de ses lecteurs des coopérateurs, à ne pas confondre avec le mensuel actuel qui s'adresse aux aînés... - sont restées sans lendemain...

Le problème ne vint pas nécessairement du contenu, du fond. Prenez le cas du «Journal du mardi» devenu ensuite «du samedi»: s'il a sombré aussi rapidement, c'est parce que le projet avait démarré dans une certaine improvisation, avec des capitaux beaucoup trop faibles.

Ne serait-ce pas là aussi une des raisons qui ont coulé «Le Matin»?

On peut se le demander même si les investisseurs se bousculaient au portillon. Pour l'heure, rien n'exclut une renégociation avec Poligrafici voire même avec la Région wallonne même si Serge Kubla affirme haut et clair qu'il ne sortirait plus un franc public pour «Le Matin». Du déjà entendu lors de l'épisode précédent... Et pourtant, il a quand même accordé une nouvelle aide. C'est là faire preuve d'une grande légèreté avec l'argent public, non? De là à envisager une aide venant cette fois de la Communauté française, je n'y crois guère.

Qu'est-ce qui a provoqué la descente aux enfers du «Matin»?

Il faut remonter, en fait, à sa toute première mouture. Il fut lancé alors que «Le Peuple» et «La Wallonie» étaient toujours sur le marché. Il aurait aussi fallu prendre plus de temps et octroyer plus de moyens à ce lancement. Autre difficulté: il fallait à la fois tout mettre en oeuvre pour garder le public traditionnel des journaux précités et attirer un nouveau lectorat jeune...

Un dilemme quasi insurmontable pour les abonnés de la presse socialiste?

Il n'y avait, évidemment, pas d'autre issue possible mais beaucoup de militants et de syndicalistes n'ont pas retrouvé le quotidien qui partageait leur existence, souvent depuis leur naissance. Difficile pour eux d'entrer dans un environnement qui privilégiait une certaine culture et un discours intellectuel dont l'ambition était de devenir un «Libération» belge ou un «Morgen» francophone...

La diffusion n'a jamais vraiment répondu aux attentes. Un journal qui avait l'ambition d'atteindre dans un premier temps treize mille exemplaires était-il viable?

Mais il faut voir ce qui s'est passé au nord du pays avec «De Morgen»! On ne pariait guère sur sa survie et pourtant il vient encore d'augmenter son lectorat de plus de 20%. Un jusqu'au-boutisme payant.

Ne serait-ce pas le rapprochement avec «F rance-Soir» et Georges Ghosn qui aurait donné le coup de grâce au «Matin»?

C'était une alliance contre nature qui fut d'autant plus mal reçue qu'elle s'accompagna de grands débats internes sur les économies à imposer. Il faut dire aussi que le lecteur risquait d'y perdre définitivement son latin car il n'y avait plus de choix visible ou cohérent.

La presse francophone

a toujours

une guerre de retard

sur celle du Nord

Quelles conclusions tirez-vous de tout cela?

C'est bien de mourir pour des idées mais alors de mort lente, pour paraphraser Brassens. On peut regretter la fin de cette presse militante de papa mais force est de constater que les meilleures intentions du monde résistent de plus en plus mal aux nouvelles règles du marché. La presse francophone a toujours une guerre de retard sur celle du Nord mais fait-elle vraiment ce qui s'impose pour la rattraper? Prenez «Métro», le quotidien gratuit qui vous attend dans les gares et dans les stations de métro: tout le monde s'est lamenté sur cette forme de distribution mais je ne vois guère de riposte de la part des autres journaux. Enfin, globalement, la presse francophone reste encore trop bien-pensante au contraire de son homologue flamande nettement plus impertinente. Il faut admettre qu'elle est beaucoup plus vivante. Y compris dans le journalisme d'investigation...

Propos recueillis par

CHRISTIAN LAPORTE

Benoît

Grevisse

Professeur au département «communication» de l'UCL, chercheur à l'Observatoire du récit médiatique.