A bout portant Rwanda: «Le négationnisme du génocide n'a jamais cessé»

BRAECKMAN,COLETTE

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Mercredi 6 juin 2001

A bout portant Rwanda: «Le négationnisme du génocide n'a jamais cessé»

De quelle manière le génocide rwandais a-t-il, dès le départ, été nié ou minimisé?

Le négationnisme du génocide rwandais, consistant en fait à le «normaliser», a commencé dès les premiers jours de son déroulement, avec deux schémas de base de sa propagande. Le premier était le camouflage et la banalisation du plan d'extermination, sous la rubrique d'une «guerre interethnique». Ce «produit», qui se fondait sur des clichés, des idées préconçues, était facile à faire passer dans les médias européens. Le deuxième schéma était celui de la «colère populaire» qui se fondait sur la bonne conscience de ceux qu'on appelait le «peuple majoritaire». Cette bonne conscience était enracinée dans la conception de la démocratie qui a régné dans ce pays depuis 1961, avec la bénédiction des Eglises. Par la suite, trente années d'un racisme ordinaire, où les Tutsis étaient exclus, marginalisés, ont été intégrées dans une vision sociale, dans une propagande présente dans tous les esprits.

Le peuple rwandais peut-il se réduire à la seule division entre Hutus et Tutsis?

La vision sociale dont je parlais plus haut a permis d'évoquer sans cesse les «Hutus» et les «Tutsis» en oubliant la responsabilité des cadres politiques et autres. Cette vision est au coeur du ralliement à Habyarimana d'une bonne partie des opposants hutus à partir de 1992-93 sur une ligne frontale Hutus contre Tutsis, présentée à la sauce modérée ou défendue par les extrémistes de la Coalition pour la défense de la République (CDR).

N'assiste-t-on pas dans la région à une accélération de l'histoire, où les évènements, les tragédies se suivent et se bousculent, ce qui brouille les pistes?

Après le génocide, cette logique négationniste a évidemment continué, favorisée par une accélération sans précédent des situations. Voyez, à propos d'une autre problématique, comment on est passé d'Auschwitz à Sabra et Chatila en quelques décennies. Mais dans l'Afrique des Grands Lacs, c'est en quelques mois que l'histoire a été bousculée: il y a eu l'exode des réfugiés hutus au Zaïre, les massacres d'un certain nombre d'entre eux, la deuxième guerre au Congo, les souffrances de la population congolaise. De telles accélérations font oublier la singularité de ce qui s'est passé entre avril et juillet 1994. Dès 1995, on pouvait relever que l'image du Rwanda comme victime du génocide commençait à se dégrader.

Retrouve-t-on aujourd'hui les deux schémas décrits plus haut?

Absolument: la guerre «interethnique» est aujourd'hui décrite au Rwanda, au Burundi puis au Congo comme un «double génocide», alors qu'il s'agit en fait d'événements propres à l'histoire de chaque pays, qui sont pris dans le cycle des vengeances, des violences, des représailles, dont certaines sont d'ailleurs des séquelles du génocide.

Ensuite, la «colère populaire» est justifiée de manière anachronique et a posteriori par les dérives et les crimes du nouveau régime. Il faut les dénoncer, mais relever aussi les responsabilités internationales sur les plans politique, moral et économique dans le marasme, le marécage où s'est débattu le Rwanda depuis la fin de 1994.

«Les accélérations de l'histoire

font oublier la singularité

des événements rwandais

entre avril et juillet 1994»

La situation actuelle du Rwanda ne suscite-t-elle pas le découragement?

On constate le double écoeurement des rescapés et de leurs proches (comme de tous les gens raisonnables...) devant le négationnisme envahissant et l'encouragement concret que la politique menée par Kigali donne à ce courant, par ses intransigeances, son côté belliciste, son sectarisme, qui mènent à ostraciser tous ceux qui osent émettre des opinions critiques. Le pire, dans ce négationnisme d'aujourd'hui, c'est que son support idéologique est plus que jamais racial: la globalisation ethnique bat son plein, diluant les responsabilités concrètes, et cela pour le plus grand profit des extrémistes des deux bords.

L'idéologie de l'ethnisme, qui mène au génocide, a-t-elle contaminé d'autres régions d'Afrique centrale?

Je le crains: on ne parle plus que de Bantous et de Nilo-Hamites en Afrique centrale. Cette haine triomphe actuellement au Congo. Elle est surtout décelable chez les Congolais qui vivent à l'extérieur de leur pays: on constate, par exemple, que leurs sites internet sont en liaison avec les mouvements Hutu Power (extrémistes) rwandais et burundais.

Il est curieux de constater que, plus les gens sont tranquillement installés au bout du monde et vivent sans courir de risques, plus ils en rajoutent dans la haine et dans l'intolérance. Le 29 mai encore j'ai pu le constater à l'université Laval, au Québec, où un respectable professeur, connu pour son ouverture d'esprit et sa connaissance du Congo, a été traité de complice et de génocidaire, simplement pour avoir préfacé un ouvrage rédigé par Müller Ruhimbika (NDLR: un Tutsi congolais munyamulenge, porte parole d'organisations de la société civile représentatives des Tutsis du Sud-Kivu). Ces gens auraient volontiers fait un autodafé de cet ouvrage. Une telle attitude n'aide en rien l'opposition démocratique au Congo, qu'elle soit dirigée contre le régime Kabila père puis fils, ou contre les occupations étrangères.

Avez-vous constaté un certain aggiornamento dans le chef de l'Eglise catholique, à propos de ses responsabilités dans la tragédie du Rwanda?

Lorsqu'a été célébré le centenaire de la fondation de l'Eglise catholique au Rwanda, il y a eu publiquement un acte de repentance. Cependant il n'y a pas eu de reconnaissance publique des erreurs commises, certains articles parus dans l'«Osservatore Romano» en témoignent. On constate aussi qu'à Kigali même, l'acquittement de Mgr Misago, l'évêque de Gikongoro, a été une sorte de compromis passé entre l'Eglise, qui demeure une puissance importante, et le pouvoir, qui a agi avec un certain cynisme... Sur le plan inviduel, des chrétiens, des religieux se sont posé des questions, mais au plan de l'institution il n'y a encore rien eu de tel...

Pensez-vous qu'un procès comme celui qui se déroule à Bruxelles pourrait aider à faire évoluer les esprits?

Certainement, en tous cas pour ce qui concerne l'Europe. Ce procès, avec sa succession de témoignages, démontre bien que les vrais responsables du génocide étaient des notables, des personnes souvent considérées comme très honorables dans leur milieu. Un tel constat, dans des pays comme la France, devrait inciter à la réflexion...

Propos recueillis par

COLETTE BRAECKMAN

Jean-Pierre Chrétien a notamment écrit «Les médias du génocide», aux éditions Karthala.

Jean-Pierre

Chrétien

Historien français, professeur à l'université Paris-VII