À bruxelles, L'europe sort de son ghetto

MOUTON,OLIVIER; MARTIN,PASCAL; HUWART,ANNE-CECILE; ROBERT,FRANCOIS

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Vendredi 9 décembre 2005

la commission achète l'emblématique tour Madou à Saint-Josse. L'Europe s'éloigne de son QG et se fond un peu plus dans la ville.

A Bruxelles, l'Europe est longtemps restée confinée dans son quartier historique, autour du mythique rond-point Schuman. Elle y a fait des ravages urbanistiques. Elle y a profondément modifié le visage de la ville.

Les temps changent. L'heure est à la décentralisation, comme le souligne le commissaire Siim Kallas, en charge de la politique immobilière. Exemple à l'appui : la commission s'apprête à acquérir la célèbre tour Madou, fraîchement rénovée, en bordure de la petite ceinture. Soit 40.000 m2 de bureaux où deux directions générales (Presse, Education et Culture) s'installeront dès avril prochain.

Dans la capitale, la commission occupe déjà 62 bâtiments soit 920.000 m2 de bureaux. L'élargissement oblige de trouver 16.000 m2 libres chaque année. Avant Madou, il y a eu la rue de Genève, par exemple. L'Europe s'étend. Avec la volonté de mieux se fondre dans le tissu urbain et même de rendre les bâtiments plus accessibles aux citoyens bruxellois. Qui s'en plaindra ?

P.2 premières réactions dans le quartier

P.3 une révolution

P.22 L'éditorial

L'Europe descend un peu plus dans la rue

Immobilier La Commission va s'installer dans la tour Madou, à Bruxelles

En installant à Saint-Josse une partie de ses bureaux, la Commission européenne prend pied dans la commune la plus pauvre du pays.

La politique immobilière de l'Europe à Bruxellois a visiblement changé de cap depuis deux ans. Après des années de regroupement des activités dans le seul Quartier européen, c'est la décentralisation qui prévaut. Ainsi, Siim Kallas, Commissaire à l'administration, nous a confirmé hier l'intention de la Commission européenne, qui occupe déjà 920.000 m2 de bureaux à Bruxelles, d'acquérir (un bail avec emphytéose) la tour Madou, en bordure de la « petite ceinture ».

Il n'y a plus aucun obstacle formel. La signature du compromis de vente est prévue avant la fin de l'année, l'occupation du bâtiment dès avril 2006. S'y installeront notamment la DG (direction générale) Presse et la DG Education et culture.

Construite en 1963 à une allure record (un étage par jour !), la tour, après quelques rénovations très sommaires, s'est retrouvée vide d'occupants début des années 1990, après le départ d'Olivetti. Elle a été acquise par le groupe allemand IVG en 1998. Celui-ci a demandé aux architectes Eric Isebrant (Assar) et Philippe Verdussen de la redessiner. Il s'agissait d'un projet dit «spéculatif» (sans acheteur préalable) qui s'est avéré une réussite architecturale.

L'immeuble relooké est manifestement devenu un repère géographique dans le ciel bruxellois. Ses gabarits ont été légèrement augmentés (40.000 m2 de bureaux contre 32.000 m2) et sa hauteur relevée de 113 mètres. A l'arrière, elle se complète d'un vaste atrium, flanqué d'une nouvelle artère bordée de 1.500 m2 de logements neufs.

Après de multiples péripéties (dont une contamination massive mais imaginaire par l'amiante) et la menace d'un recours au Conseil d'Etat, la tour a grandi. Dès 2003, l'Europe (la Commission européenne) s'est montrée intéressée par les lieux. Les négociations ont été particulièrement longues. Elles sont finalement sur le point d'aboutir.

P.22 L'éditorial

Entre les friperies et les petites épiceries

Mustafa Oubaddi travaillait juste en face du siège du Parlement européen. Il restaurait élus et fonctionnaires, le midi. « Un député espagnol m'a un jour parlé de l'arrivée de l'Europe à Madou. La rumeur s'est amplifiée : j'ai décidé de la suivre. »

Alors il a quitté les pavés de la rue du Luxembourg pour le bitume de la chaussée de Louvain, en aval de la tour Madou. Et il a installé un lunch-bar dans un splendide établissement style Gaudi. Un lieu discret, coincé entre les magasins de vêtements bon marché et les petites épiceries locales. L'ouverture officielle d'« Il Palazzo » est prévue pour janvier, juste avant le débarquement de deux mille eurocrates. « Je sais ce qu'ils aiment, sourit Mustafa. Une cuisine du monde, rapide, facile et pas trop trop chère... »

En fait, certains expat européens se baladent déjà dans le coin. Le jeudi soir, c'est @7 (« At seven »), au Mirano, célèbre boîte de nuit de la capitale. Les trentenaires actifs viennent s'y défouler après le travail. Ces soirées sont très sélectes : les habitants du quartier ont peu de chance d'y mettre un soir le pied...

Car Saint-Josse-ten-Noode est la commune où le revenu par habitant est le plus bas du pays ; 132 nationalités s'y côtoient. La plupart sont d'origine turque, kurde et marocaine. De nombreux Africains, souvent illégaux, se sont aussi établis autour de la place Saint-Josse, à cent mètres de la tour Madou. Ils ont baptisé le lieu « petite Tchétchénie » : « Parce qu'ici, c'est encore pire que Matonge », le grand quartier africain d'Ixelles.

Pierre habite le quartier depuis plus de quarante ans. Il y tenait un magasin d'aquariums. « Les clients n'osaient plus venir. J'ai fini par fermer. L'arrivée de l'Europe ? Ça va faire grimper l'immobilier, c'est sûr. Vous voyez ce bâtiment ? Un type l'a racheté et a complètement rénové les appartements. Avec ce qu'il demande comme loyer, je pense pas qu'il va le louer à des gens du quartier ! »

Comme certains propriétaires et promoteurs, les commerçants se frottent les mains. « C'est clair que si un établissement relève la barre, les autres vont devoir suivre s'ils veulent concurrencer », commente l'un. Mais Akinci Augin, gérant d'un magasin de vêtements, relativise. « Nous allons profiter de clients qui ont les moyens. Pour nous, c'est une bonne nouvelle. Mais je ne vais pas augmenter mes prix ni vendre les mêmes articles qu'avenue Louise ! J'ai aussi envie de garder ma clientèle actuelle. »

Déborah et Magali travaillent à la Maison des sourds, association du quartier. « L'arrivée de l'Europe peut être bénéfique si nous parvenons à avoir des subsides en compensation de son installation dans le quartier. Mais pour les jeunes, ça risque d'être problématique... Ils se sentent déjà exclus, ils ont pas mal de frustrations. L'arrivée de 2.000 personnes qui ont de l'argent et la probable mutation du quartier qui va suivre ne vont pas les aider. » Rien n'est simple.

« C'est la preuve que le cadre s'améliore »

Jean Demannez (PS), bourgmestre de Saint-Josse

« L'arrivée de l'Europe à la tour Madou est très positive pour l'image de la commune. Je ne vais pas pleurnicher ! Il y a dix ans, qui aurait cru que l'Europe s'installerait ici ? C'est la preuve que le cadre s'améliore. Mais l'Europe étant un organisme public, elle ne paie ni précompte ni taxes sur le bureau : nous perdons 2 millions d'euros. J'irai voir les hauts responsables pour obtenir des compensations dans les domaines des culture, jeunesse et sport. L'Europe devra faire un effort d'intégration, aussi. Nous sortirons un document multilingue pour promouvoir les lieux et activités de Saint-Josse. Ma crainte, c'est la montée des prix de l'immobilier. Que les propriétaires chassent les familles pauvres pour accueillir des plus fortunés. »

« La Commission a ouvert une porte »

Anne-France Rihoux, secrétaire générale d'Inter-Environnement

« A force de penser que l'installation de bureaux dans les communes permettent de généreux apports financiers, on en arrive à une abérration comme celle-là. Le rachat de la tour Madou, en raison de la mainmorte, ne rapportera rien à Saint-Josse. Cela étant, tant mieux si la Commission se met à acquérir des bâtiments existants. D'autant qu'elle ouvre une porte en s'engageant à améliorer ses rapports avec les autorités bruxelloises sur des dossiers importants comme la mobilité, la sécurité ou la qualité architecturale de son patrimoine. Les négociations doivent aboutir à ce sujet. Cela étant, il y a eu des problèmes avec les compensations en logements délivrées pour la tour Madou. Et la commune risque, de fait, une mutation sociale. »

Madou, la tour de garde d'une révolution

La décentralisation. Un maître mot pour Siim Kallas, vice-président de la Commission européenne qui a dans ses compétences la politique immobilière de l'institution. Kallas en prend pour preuve l'installation de certains fonctionnaires à l'extérieur du quartier Schuman. Ainsi, rue de Genève (Evere), la Commission possède ou loue trois bâtiments. S'y sont regroupés les DG Développement et l'Aide humanitaire. Bientôt la DG Traduction.

Depuis octobre 2003, la Commission européenne délocalise certains services au prétexte qu'ils ne sont pas de « proximité immédiate » avec les autres institutions (le Parlement et le Conseil des ministres). Les impératifs financiers pèsent lourd dans cette décision : les 62 immeubles qui abritent l'exécutif à Bruxelles représentent une charge de 200 millions d'euros par an... Chaque centime compte, et ce ne sont pas les âpres négociations budgétaires auxquelles se livrent actuellement les Vingt-Cinq qui changeront la donne.

Les besoins immobiliers de la Commission sont pourtant plus importants que jamais. L'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux Etats membres lui a imposé de caser 3.500 fonctionnaires supplémentaires. Et ce n'est pas fini : la Roumanie et la Bulgarie sont attendues en 2007, au plus tard en 2008. Puis viendront sans doute la Turquie et la Croatie. Sans parler des autres pays nés de l'éclatement de l'ex-Yougoslavie.

A l'automne 2003, l'ancien président de la Commission européenne Romano Prodi avait lancé un appel aux autorités bruxelloises pour qu'elle fasse de leur ville une véritable capitale européenne. Prodi s'en est allé, mais l'institution veut à sa manière montrer l'exemple. Kallas insiste pour que ses nouveaux bâtiments soient d'une grande qualité architecturale. D'où l'occupation du Mondrian (Ixelles), superbe bâtiment primé au Mipim de Cannes au printemps dernier. D'où sans doute, la volonté d'acquérir la tour Madou.

Enfin, et c'est une nouvelle qui devrait faire plaisir aux Bruxellois, Siim Kallas ne veut plus d'une forteresse inexpugnable où sont admis les seuls fonctionnaires européens : « J'ai rencontré récemment Charles Picqué, le ministre-président de la Région bruxelloise, et je lui ai exprimé notre désir de mieux nous intégrer dans Bruxelles. » Le commissaire estonien entend que « les bâtiments européens soient plus accessibles au public ». Il imagine l'ouverture au rez d'espaces commerciaux ouverts à tous. «Il va de soi que certains bâtiments continueront à être sécurisés et difficilement accessibles. Je pense au Berlaymont. » Ce bémol n'est pas innocent : ces derniers mois, la presse a stigmatisé la sécurité relative qui entoure ce haut lieu de l'élite politique.

L'Europe et Bruxelles ont souvent eu des relations difficiles. Mais si l'attitude de la Commission évolue, encore faut-il que le Parlement et le Conseil suivent. Même en réfection, le Juste Lipse, qui accueille les sommets européens, ne brille pas par son esthétique. Les deux baraques qui abritent à l'entrée ses vigiles n'ont pas, c'est un euphémisme, la classe de la tour Madou.

Surface La Commission européenne à Bruxelles, c'est 62 bâtiments représentant un total de

Surface

La Commission européenne à Bruxelles, c'est 62 bâtiments représentant un total de 920.000 m2 de bureaux. Pour répondre aux besoins de l'Elargissement, on estime que 16.000 m2 devront en moyenne s'y ajouter chaque année. On est loin des quelques bâtiments de 1957. (P. Ma.)

Des chiffres et des lettres

Vingt-deux mille personnes venant des Vingt-Cinq travaillent pour la Commission à Bruxelles. 7.000 repas sont servis et jusqu'à dix tonnes de courrier sont distribués chaque jour. De quoi alimenter une réputation de monstre bureaucratique. (P. Ma.)

Une école décriée...

L'ouverture d'une quatrième Ecole européenne est prévue pour 2009-2010 à... Laeken. Cette localisation fait rugir nombre de fonctionnaires qui lui reprochent son éloignement par rapport au Quartier européen. Le commissaire Siim Kallas n'en insiste pas moins sur les infrastructures sociales que les futurs bâtiments de la Commission devront être en mesure d'offrir au personnel. Il précise dans la foulée que le besoin d'ouvrir une cinquième école européenne est à l'étude.

... des crèches attendues

Autre urgence : la garde des enfants des fonctionnaires. Trois crèches et deux garderies centrales ne suffisent pas ; 350 enfants sont sur la liste d'attente commune des institutions européennes à Bruxelles. (P. Ma.)

repères

repères

Les immeubles bruxellois emblématiques de l'Europe.

Triangle. Trois institutions de l'Union ont leur siège à Bruxelles : la Commission, le Parlement et le Conseil. Affichant la volonté de travailler ensemble, elles occupent des bâtiments situés dans un rayon de quelques centaines de mètres. C'est le Quartier européen.

Le Berlaymont. Empoisonné par l'amiante puis par les scandales, le Berlaymont accueille à nouveau la Commission, l'exécutif européen. C'est le symbole de l'Europe communautaire.

Le Juste Lipse. Face à la Commission, un monolithe de marbre reçoit sur 120.000 m2 les conseils des ministres ainsi que les sommets des chefs d'Etat et de gouvernement. On parle aussi du Conseil.

Le Caprice des Dieux. Ce bâtiment bien nommé accueille en alternance avec Strasbourg les eurodéputés des Vingt-Cinq.