A LA RECHERCHE DE L'ALBANIE PERDUE TEMOIGNAGE D'UN ECRIVAIN MENACE

n.c.

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Jeudi 19 juin 1997

A la recherchede l'Albanie perdue :

le témoignage d'un écrivain menacé

Pour la plupart de nos contemporains, la réalité est celle que leur transmettent les médias. Et le plus souvent, elle leur semble plus vraie que la réalité qu'ils vivent immédiatement, «immédiatiquement». Le cas est particulièrement évident à propos de pays connus depuis peu et isolés, ou au sujet de phénomènes inédits comme ceux qui se déroulent aujourd'hui en Albanie. Ainsi les images de ce pays, présentées à travers l'objectif des différentes télévisions du monde entier, sont décodées et interprétées par le téléspectateur éloigné selon ses clichés mentaux, des clichés médiatiques en vérité, à partir d'un contexte quotidien on ne peut plus différent de celui d'un Albanais; ces clichés réduisent à néant l'«objectivité de l'information». A propos des récents évenements survenus en Albanie, une grande part des commentaires de la télévision ont été assez superficiels et standardisés. Pas tous, bien entendu. Cependant, lorsque l'on vit en Albanie et que l'on s'efforce de donner du crédit aux médias mondiaux qui parlent de ce pays, on a souvent l'impression de se trouver sous d'autres latitudes. Et peut-être même sous les latitudes d'un monde imaginaire. Avec une armée fantôme insurgée qui marche, irrésistible, sur la capitale, mais, comme la tortue de Zénon le sophiste, n'y parvient jamais. Avec le fantasme d'une guerre civile qui n'a pas de parties combattantes. Avec le fantasme de la guerre entre deux ethnies créé par CNN qui, heureusement, ne diffuse pas en langue albanaise (...) Sûrement, la non-compréhension de l'Europe politique à l'égard de l'Albanie porte en son sein une incompréhension de cette Europe vis-à-vis d'elle-même; cela semble beaucoup plus grave que le quiproquo alimenté par les médias. Cela va plus loin.

Face à la crise actuelle en Albanie, l'Europe politique a hésité à intervenir avec des forces armées. S'il n'y avait pas eu l'Italie, autrement dit l'exode albanais vers les rivages italiens, les autres Etats s'en seraient tenus à la déclaration de Klaus Kinkel : il s'agit d'une affaire intérieure albanaise, les Albanais doivent prendre leurs responsabilités.

A la recherche

de l'Europe perdue

En fait, les Albanais prennent bel et bien leurs responsabilités, avec la difficile formation d'un gouvernement de compromis, même tardif, avec des efforts citoyens pour lutter contre la criminalité dans un contexte qui dépasse ce que le bon vieux Emile Durkheim définissait comme une «anomie»; une situation où s'est matérialisée pour ainsi dire pour la première fois dans l'histoire, l'utopie négative de Hobbes, celle de l'homme-nature, avec une masse de citoyens atomisés et un non-Etat dans lequel chaque individu devient in extremis l'Etat. Et tout ceci, les Albanais le paient cher. Mais l'Europe n'a-t-elle vraiment aucune responsabilité ? La déclaration du ministre allemand des Affaires étrangères ne paraît-elle pas irresponsable ? A propos d'affaires intérieures albanaises, il nous faut nous souvenir que les députés allemands ont soutenu une campagne électorale en Albanie - en faveur de Sali Berisha. Les élections ne constituaient-elles pas pour les Albanais, une affaire intérieure ? Ma Va ! diraient les Italiens. Cause toujours ! Mais l'Italie, comme les autres nations européennes, a ses querelles politiques internes, elle a ses propres objectifs et elle a donc hésité à intervenir. Tout comme sa volonté d'intervention était plus grande que celles des autres partenaires européens, elle aussi répondait à des intérêts particuliers qui ne sont ni ceux de l'Albanie ni ceux de l'Europe. L'Europe, c'est l'Italie. Ou inversement, selon le mot d'André Glucksmann sur cette question : «Rome est le vrai visage de Bruxelles.»

Mais revenons aux élections législatives de l'année dernière en Albanie et à l'irresponsabilité de l'Europe, celle de Bruxelles et surtout celle de Strasbourg envers ces élections. Tout d'abord, ce fut le silence (et non la parole). Puis des critiques à mi-voix, au travers de résolutions en forme de demi-mesures émanant du Conseil de l'Europe, à l'égard de ce qui constituait une véritable négation des institutions libres. Puis vint le retrait de ces critiques par ce même Conseil de l'Europe, ce qui n'était imposé avec son «parti-Etat». Un statu quo démocratique, selon le Conseil de l'Europe qui ainsi manifestait de la tolérance à l'égard d'un régime intolérant : on voyait là l'ambiguité d'une démocratie à deux visages. D'une part ce qui est bon pour les pays occidentaux et d'autre part ce qui va pour les pays postcommunistes de l'Est. Et les droits de l'homme ? Une stratégie diabolique destinée à faire renaître le communisme selon certains esprits fossilisés de la politique européenne. De même qu'aux yeux des dirigeants du bloc communiste avant 1989, les droits de l'homme étaient une stratégie diabolique pour tuer leur système. A présent, non sans effroi, on perçoit à l'Ouest un certain mimétisme quant à l'attitude à l'égard des droits de l'homme. Bien entendu, ce n'est pas une reproduction à l'identique, puisque ces esprits-là pensent que certaines améliorations sont nécessaires, c'est-à-dire une sorte de retouche légère.

Mais, au total, tout va pour le mieux, et ce d'autant plus que Sali Berisha se montre disposé à accepter les propositions cosmétiques. Et tout va encore pour le mieux, même après l'effondrement des pyramides. Même lorsque les foules en colère envahissent les places publiques et que les forces spéciales tergiversent - entre répression bestiale et passivité totale. Donc tout va très bien, même lorsque des tontons macoutes armés tabassent sans retenue les opposants, de nuit puis de jour, agressent quotidiennement les journalistes. Puis, avec le chaos, vient le risque d'invasion des réfugiés en Italie. L'Europe, l'Europe politique change alors d'attitude. Est-ce pour des Albanais qui risquent d'être tués ? Ma, Va !

Peu de temps avant l'écroulement des fameuses pyramides financières, le livre d'un panégyriste dédié à Sali Berisha a été édité à Tirana, financé par l'un des chefs de ces pyramides. Il s'intitulait «Berisha mes Kasandrave» («Berisha parmi les Cassandre»). Il semble que l'auteur, entraîné par son zèle servile, ait oublié que Cassandre était celle dont les prédictions s'avéraient vraies. Pourtant, même les plus pessimistes en Albanie ne pouvaient imaginer que les choses en arriveraient à ce point. Et la situation reste imprévisible. Le chemin actuel de l'Albanie s'apparente à un labyrinthe où l'on en sait pas ce qui va advenir après le prochain tournant, et où il est difficile de trouver sa voie vers la sortie, si ce n'est après un passage, très long, à travers le chaos.

Pour simplifier le constat, disons que l'Albanie se trouve à la croisée des chemins. Elle peut aller vers une normalisation progressive tout comme elle peut se jeter plus profondément dans le chaos avec comme issue non pas une dictature mais une semi-dictature. Il se peut aussi que l'Europe accepte cette conclusion. Mais, en fait, il s'agirait d'une bombe à retardement, à l'instar de celle qui vient d'exploser. Naturellement, au lieu du chaos, les Albanais comme tout peuple auraient préféré la main forte : c'est la carte jouée par Sali Berisha avec la disparition momentanée des forces de l'ordre, l'incitation à dévaliser les dépôts d'armes même dans les zones où il n'y avait pas d'insurrection. La carte suivante est déjà connue. On sait que l'anarchie génère quelque chose d'une autre nature que la démocratie ou que la «liberté à travers la loi», selon le mot de Kant. Mais, inversement, une situation non démocratique engendre bien plus sûrement le chaos. C'est ce que nous avons constaté. Bien entendu, avec une opposition asphyxiée, sans liberté d'action, comme l'était l'opposition albanaise après le putsch électoral de mai dernier, après tous ces événements, le mécontentement populaire a pris une allure anarchique. Tel est le résultat de ce système hybride, de cette «démocrature» que l'Europe a acceptée sur la base du principe d'une démocratie à deux vitesses.

L'autre voie est celle de la normalisation, du redressemnt progressif, mais en même temps profond, des institutions démocratiques. C'est la voie de l'espoir. Le compromis encore fragile passé entre les forces politiques est un premier pas important. Tout au moins fait-il espérer que des solutions politiques pacifiques sont possibles aujourd'hui pour faire baisser la tension en Albanie. L'intervention internationale est d'une aide considérable pour faire revenir un calme durable. L'année dernière, après ce qui s'est passé durant les élections législatives, un politicien de l'opposition (un des Cassandre), demandant la tenue de nouvelles élections sous étroite surveillance, avait déclaré que ce serait moins lourd pour la communauté internationale d'envoyer 1.000 observateurs dans l'immédiat que 20.000 marines un an plus tard. (...) Quant aux prétextes selon lequels chaque intervention compromettrait la souveraineté de l'Albanie, ils sont tout à fait banals et jouent sur une feinte inquiétude doublée de cynisme - soi-disant pour le bien de l'Albanie.

L'Europe s'est déjà trompée

une fois : en Bosnie

N'oublions pas que la présence américaine en Allemagne après la guerre n'a menacé la souveraineté de personne, bien qu'elle ne fût pas réclamée par les habitants, alors que les Albanais, eux, demandent cette présence. En outre, les troupes étrangères basées en Albanie doivent manifester une présence beaucoup plus énergique que ce qui a été planifié jusqu'ici : non seulement elles doivent protéger l'aide humanitaire et collaborer avec la police albanaise pour un retour à l'ordre, mais elles doivent également mener une opération pour désarmer la population. Aujourd'hui, il n'y a pas de guerre civile en Albanie, donc il n'y a pas besoin de forces de paix. Mais il faut d'ores et déjà penser aux futures élections. Dans un contexte où tout le monde est armé, des élections peuvent conduire à une guerre civile, à l'instar de ce qui s'est passé en Bosnie. L'Europe s'est déjà trompée une fois. En Bosnie, précisement.

BASHKIM SHEHU

Ecrivain albanais menacé

Bashkim Shehu a dû quitter fin mars Tirana pour Barcelone, où il a été accueilli dans le cadre du Programme des villes refuges du Parlement international des écrivains.