LA MORT D'ALEXIS GUEDROITZ UNE VOIX NECESSAIRE QUI S'ARRETE

SION,GEORGES

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Mercredi 5 février 1992

La mort d'Alexis Guédroïtz

Une voix nécessaire qui s'arrête

Ceux qui l'ont connu pendant ses cours de russe à l'École de guerre ou dans les théâtres, où il s'était fait un merveilleux interprète de sa langue natale, ceux qui ont rencontré chez lui les artistes du Concours Reine Elisabeth ou les diplomates qui savaient qu'ils trouveraient là une ouverture et des fidélités, tous ont été très frappés par la mort inopinée d'Alexis Guédroïtz.

Né, déjà en exil, en 1923, il s'était totalement inséré dans la société belge, dès avant son mariage et plus encore après celui-ci, mais il gardait au fond de lui-même ce qu'on pourrait appeler une double fidélité. Sa connaissance du russe et des Russes était restée longtemps celle d'un homme de l'exil. Il me disait, un jour, qu'il n'osait pas espérer voir jamais le palais Guédroïtz, à Leningrad... Puis, était venue la surprise. Allant rencontrer officiellement Khrouchtchev à Moscou, Paul Henri Spaak avait pris Alexis Guédroïtz pour interprète. Celui qui doutait de voir jamais la Russie avait passé ainsi sa première nuit au Kremlin!

Ainsi fut-il ensuite l'interprète de Pierre Harmel, et le Roi lui-même n'en avait pas voulu d'autre. Mais ses voyages allaient peu à peu se multiplier, soit avec le Rideau de Bruxelles, à Leningrad et à Moscou, soit en spécialiste de Pouch-kine, de Tolstoï ou surtout de Dostoïevski, lors de rencontres internationales, organisées là-bas et plus ouvertes avec le temps.

L'écrivain se manifestait également. Il aimait traduire et il aimait découvrir. C'est ainsi que le Rideau avait littéralement créé, en français, le «Boris Godounov», de Pouchkine, et d'autres chefs-d'oeuvre devaient suivre, venus souvent de Dostoïevski. Ceux qui ont vu Ania Guédroïtz, sa fille, dans Tchekhov savent le subtil alliage d'une haute culture française et d'une âme russe toujours prête à renaître.

Bien entendu, les bouleversements des dernières années l'avaient touché au coeur et passionné. Ses voyages de plus en plus fréquents en Russie, ses contacts de plus en plus étendus, sa vocation innée d'être, plus qu'un simple héritier, un témoin exceptionnel: tout faisait de lui une présence peu commune dans les grandes mutations.

Il y a quelques jours, outre sa participation à «L'écran témoin» de la RTBF sur «La mémoire des tsars», il publiait dans la «Revue générale» des pages riches de réflexions. Sans esprit de victoire ou de revanche, mais avec une lucidité pleine à la fois de craintes et de grands espoirs.

Alexis Guédroïtz ne verra pas l'aboutissement du nouveau destin russe. Au mois aura-t-il pu en connaître les premiers chocs et les premières lumières.

GEORGES SION