A QUAND UNE FETE DU NON-TRAVAIL?

n.c.

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Lundi 3 mai 1993

À quand

une fête

du non-travail?

Bientôt vingt ans de chômage massif dans la plupart des pays industrialisés d'Occident. Quinze millions de chômeurs dans la CEE, 35 millions pour les pays de l'OCDE. Et nous savons que les chiffres officiels sont bien au-dessous de la réalité.

Prévisions pessimistes à court et à moyen terme. Les cohortes de sacrifiés sur l'autel de la compétitivité et de la productivité se suivent et grossissent. La machine à expulser et à démembrer l'ordre social industriel continue son travail sans être véritablement dérangée. Flexibilité pour les employeurs, rigidité pour les travailleurs et les exclus.

L'impasse se précise de plus en plus. D'une part, les emplois à temps plein et correctement protégés se font de plus en plus rares et d'autre part, il n'existe pas de réelles alternatives pour gagner décemment et dignement sa vie. Il en va de même pour la question de l'intégration sociale et de la citoyenneté. Qu'en est-il aussi de la question de la nature, du contenu et de la finalité du travail que le problème de la pénurie d'emplois occulte complètement?

Notre civilisation industrielle a fait du travail contraint l'activité centrale par excellence, lieu des pires aliénations mais aussi de tous les espoirs, et voilà que face à la raréfaction de ce dernier, elle ne sait rien faire d'autre que d'attendre, attendre qu'il revienne comme autrefois, suivant ainsi les versets sacrés de la Bible économique. Plus précisément, tandis que la société civile semble de moins en moins dupe sur la nature structurelle de ce chômage massif, la société politique, quant à elle, n'a d'yeux, mis à part quelques exceptions, que pour les indicateurs économiques et budgétaires avec une foi que le démenti des faits ne parvient pas à ébranler. Le problème, c'est qu'elle risque d'attendre encore longtemps, et d'autant plus longtemps que régnera pour les questions sociale et culturelle la maxime: «Remettons au lendemain ce que l'on peut faire dès aujourd'hui même».

Le climat est à la morosité et au désabusement.

C'est la crise ou la panne culturelle; c'est-à-dire l'incapacité ou l'extrême difficulté à imaginer un avenir qui serait différent du passé et pour lequel on désire se battre, l'absence de projet(s) mobilisateur(s) ayant trait à une société future souhaitée. Une utopie, en quelque sorte, étant bien entendu que l'utopie ne se confine pas, comme le souligne Henri Desroche (1), au genre littéraire de libelles plus ou moins aberrants lancés par des fantaisistes. «L'histoire a fait les utopies mais les utopies font l'histoire». Il y a quelques lueurs du côté de la relance des débats sur la réduction du temps de travail, sur le thème du partage du travail, sur le droit à un revenu d'existence ou encore sur la préfiguration d'une civilisation du temps libéré. Mais en parlant de «lueur», nous employons le mot qui convient pour évoquer une parcelle de lumière dans le noir mais aussi la fragilité de cette lumière qu'un coup de vent risque toujours d'éteindre.

L'épuisement de l'utopie socialo-communiste a généré un vide qui accompagne la fin d'un monde, le monde industriel, mais qui ressemble pour beaucoup tout simplement à la fin du monde. Et l'effondrement à l'Est de l'expérience dans laquelle elle a essayé de s'incarner coïncide avec la chute de l'emploi à l'Ouest. Ce n'est sans doute pas un hasard! Le socialisme (ou communisme) en tant qu'utopie de libération dans et par le travail, du moins dans ses tendances majoritaires, connut une longue histoire d'amour mouvementée avec ce dernier. C'est cette histoire d'amour qui prend fin par l'agonie des deux protagonistes, le travail contraint comme expérience centrale à tendance monopolistique d'une part et le socialisme ou communisme, tels qu'ils se sont définis à partir de cette expérience de référence d'autre part.

On produit de plus en plus avec un volume d'heures de travail humain de plus en plus réduit. Les dernières révolutions technologiques font faire des bonds à la productivité et leur déploiement est loin d'être terminé. Et ce n'est assurément pas la compétition internationale telle qu'elle s'intensifie aujourd'hui qui risque de ralentir le phénomène.

«Toutes les prévisions indiquent qu'au début du troisième millénaire, note Bernard Cassen, l'ensemble de la production des biens matériels des pays développés sera assurée par seulement 10 % de la population» (2).

Nous sommes en effet à un moment historique où l'aspiration à l'autonomie, à disposer d'un plus large temps à soi, sous différentes formules et pour réaliser de multiples choses différentes selon les individus, rencontre un fait objectif, à savoir que la machine économique peut parfaitement fonctionner avec un volume d'heures de travail humain nettement moindre que par le passé.

Et pourtant, l'utopie d'une civilisation à sphère du travail contraint réduite ou du temps libéré ne galvanise pas les foules. Est-ce à dire qu'il n'y aurait guère de désir de ce côté-là? Rien n'est moins sûr.

Devenir des êtres libres n'est certes pas toujours une tâche aisée ou indolore. C'est vrai aussi qu'elle ne dispose pas d'abondants moyens pour se chercher et se faire connaître et que même les médias paraissent contaminés par le pragmatisme ambiant. Ensuite, le socialo-communisme est une utopie occidentale exportée à l'Est pour expérimentation. Son échec a donc retenti durement dans l'âme occidentale aspirant à une société différente. L'Occident industrialisé serait-il donc encore sous le traumatisme de cet échec?

L'échec porte à la dépression et, à tout le moins, à la morosité. On s'interdit de rêver, d'imaginer des avenirs meilleurs par crainte qu'ils ne conduisent à l'échec. Ce dernier, après avoir été analysé, doit être lavé, dépassé. Beaucoup ont rejeté carrément l'utopie en se disant qu'ainsi ils se protégeaient contre elle. Mais n'est-ce pas un mauvais calcul? Car l'utopie n'est-elle pas à la société ce que l'amour est à l'individu, c'est-à-dire d'abord une image, promesse de bonheur?

Certes, on peut toujours bannir l'amour comme l'utopie mais se couper d'eux, c'est également se couper de forces vitales fondamentales. Et une société qui ne s'invente plus d'avenir meilleur est sur la voie de la sclérose.

Enfin, on peut se demander si les sociétés industrielles occidentales ne sont pas paralysées par la peur du changement. Ne se montrent-elles pas finalement plus promptes à se mobiliser pour les changements qui se déroulent à l'extérieur de leurs frontières plutôt que de les opérer chez elles? Vouloir changer sans rien changer conduit également à une impasse.

En guise de conclusion, nous répéterions volontiers notre question de départ: quand donc le temps libéré par la machine économique sera-t-il l'occasion d'un supplément d'âme et de liberté pour tous, quand donc ce temps libéré pourra-t-il être associé à la joie et donner lieu à une fête consacrant une société qui sera parvenue à humaniser le temps?

NICOLE BELGEONNE

Sociologue et philosophe

(1) Henri Desroche, Utopie, E. Universalis, Paris, 1985, corpus 18, pp. 545-547;

(2) Bernard Cassen, «Un système productif bouleversé», «Le Monde diplomatique», «manière de voir», 15 mai 1992.