A QUI PROFITE LE CRIME ?POLAR DES DAMESMADE IN U.K.

VANDY,JOSIANE

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Samedi 28 septembre 1991

ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES

À QUI LE CRIME

PROFITE-T-IL?

À quatre écrivains anglo-saxonnes qui alimentent leur quotidien de sang, meurtre, mort et violence

Assassiner quelqu'un? Vous n'y pensez pas. C'est un fait. Les quatre reines du crime - les Anglaises, P.D. James et Ruth Rendell, les Américaines, Mary Huggins Clark et Patricia Hisghsmith - ne possèdent pas d'armes et ne feraient pas de mal à une mouche. Le sang, la violence, ce serait même plutôt répugnant... Et pourtant, elles en vivent. Depuis leur aïeule, Agatha Christie, le crime profite. Surtout aux femmes. C'est devenu une tradition anglo-saxonne, au même titre que le thé de cinq heures, le polo, le jeu de fléchettes et l'humour.

Au commencement, il y eut donc Agatha, la reine-mère, qui a élevé le meurtre au rang d'art et en a fait le jeu de société le plus exciting de ce siècle. Les gens adorent qu'on leur fasse peur. Et celle qui, aux yeux de ses lecteurs, fut toujours une vieille dame tranquille à cheveux blancs, n'a cessé d'alimenter cette soif inextinguible de frissons. Mais à côté de ses héritières spirituelles, la chère Agatha fait aujourd'hui figure d'enfant de choeur. Au point que toutes la renient. Terne, ennuyeuse, trop victorienne à leur goût. Parlez-leur plutôt de Georges Simenon. Ah! ça, c'est du polar. Et du bon. Maigret surclasse largement cet excentrique d'Hercule Poirot. Dès qu'on est une femme et qu'on écrit des romans policiers, ça y est: on parle d'Agatha Christie. C'est idiot, affirme Mrs P.D. James - Phyllis Dorothy pour les intimes. Pourtant, quoi qu'elle en dise, elle a au moins un point commun avec la doyenne. Plus anglaises qu'elles, tu meurs.

UN FAIBLE

POUR LES POISONS

Il y a du Miss Marples en Phyllis. Même look de mamie pour albums de famille. Mise en plis sage, ton retenu. Elle habite une petite maison victorienne, avec un carré de pelouse, dans Holland Park, un quartier chic de Londres. Des fauteuils à fleurs, des bibelots sages, un chat. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession si elle n'avait - comme l'indique le titre de son chef-d'oeuvre - «Un certain goût pour la mort». Une fascination même. C'est pour l'exorciser qu'elle trucide si volontiers son prochain. Elle n'y va pas de main morte d'ailleurs. Couteaux, rasoirs, cordes, étranglement, suffocation. Avec un faible pour les poisons. Virus contracté au cours de ses onze années de travail dans les services de la médecine légale et de la Brigade criminelle. Elle y a côtoyé des policiers, des médecins légistes et des détectives. Savant amalgame dont elle a extrait son enquêteur-fétiche, Adam Dalgliesh, qui aime la poésie et roule en Jaguar.

Mrs James - dont les seuls cauchemars sont provoqués par des accès de claustrophobie -, a horreur des psychopathes. Ses criminels de prédilection sont des gens normaux qui tout à coup basculent dans la violence. Un comportement qui l'effraie davantage que celui de Jack l'Eventreur. La preuve: pour défendre ses petits-enfants - elle a deux filles -, elle se sent capable de tuer. Mais sans préméditation. PD James sera toujours du côté de l'ordre et du respect de la loi. A 70 ans, elle n'entend pas mettre un frein à ses fantasmes diaboliques. Elle travaille d'arrache-pied, donne des conférences, surveille l'adaptation télévisée de ses livres et, tout en mitonnant de nouveaux crimes, fait son ménage, ses courses, et ne laisserait à personne le soin de préparer la sacro-sainte théière du jour.

FASCINÉE

PAR LES PSYCHOPATHES

Autant PD James fait vieille Angleterre - charme timide, Arsenic et Vieilles Dentelles -, autant sa copine Ruth Rendell, dix ans de moins, est rationnelle, vigoureuse, directe. De l'estime, elles en éprouvent beaucoup l'une pour l'autre, au point de partir en vacances ensemble. Même si leurs meurtriers ne se ressemblent pas. Mrs Rendell est fascinée par les psychopathes. Leurs caractères, leurs motivations secrètes, les raisons de leur violence. Résultat: ses livres - tels «Un enfant pour un autre» ou «Vera va mourir» - sont terrifiants. Tout en nuances et en suggestions. Efficaces et redoutables. Il en tombe un tous les neuf mois. Toujours rédigé à la main, puis au traitement de texte, jamais à la machine. Pour laisser souffler ses lecteurs en transe, Ruth Rendell intercale ses «polars»de romans psychologiques, qu'elle signe Barbara Vine. Sa soif d'écriture est inextinguible. Il n'y a que ça qui l'intéresse. Née d'une mère danoise et d'un père anglais en 1930 à Londres, journaliste à 18 ans, elle a débuté dans le roman quasi en même temps que Phyllis, en 1964. Au

jourd'hui, elle ne compte plus prix, médailles et langues dans lesquelles elle est traduite. Ce qui n'enlève rien à son train-train quotidien. Levée tôt, elle est à sa table de travail de 9 à 13 heures et de 15 à 17 heures. Avec une trêve le week-end pour se consacrer à son mari, son fils et ses quatre chats. Elle vit à 70 miles de Londres - où elle possède aussi un pied-à-terre non loin de chez P.D. James -, en rase campagne, dans une grande maison rose, une ferme du XVe siècle avec parc et étang. C'est là qu'elle sort régulièrement de ses tiroirs son limier de choc, l'inspecteur Wexford, flic débonnaire et cultivé, qui traîne partout son pardessus gris comme Colombo son imper. Avec la patience implacable d'une Pénélope, Ruth Rendell tisse jour après jour la trame de nos cauchemars futurs. Pour que, fascinés, nous la détricotions.

ELLE TAPE SES ROMANS

EN SIX MOIS

Si elle copine avec Phyllis, c'est avec Patricia Highsmith que Ruth Rendell se sent le plus d'affinités littéraires. Elles correspondent abondamment. Ecrivain solitaire, Patricia Highsmith fuit les villes et les gens, le bruit et la fureur du monde. Retirée en Suisse italienne, près de Locarno, dans une maison en céramique blanche, elle y cultive - en même temps que son héros Ripley, le seul être qu'elle supporte - l'amour des chats, du dessin et du bricolage. Sur une vieille machine, la même qu'à ses débuts, elle tape ses romans en six mois. Tous les soirs, elle la recouvre d'une housse en plastique. Pour reprendre son récit le lendemain. Chaque jour que Dieu (ou le diable) fait. Très reconnaissante à Hitchcock d'avoir acheté les droits de son premier livre: «L'Inconnu du Nord-Express», ce qui a permis de se consacrer à l'écriture qu'elle aime, suintante d'angoisse, d'ambiguïté et de cruauté. Si proche des Anglaises qu'on la prend volontiers pour l'une d'elles, alors qu'elle est Américaine bon teint, née au Texas il y a 69 ans. Mais elle a davantage vécu en Europe que sur le Nouveau Continent. En Angleterre, en France, aujourd'hui en Suisse, elle a longuement peaufiné son talent net, calme et corrosif, very british, et quasi gommé ses origines. Le temps où, pour gagner sa croûte, elle écrivait des scripts pour bandes dessinées, genre Superman. Elle y a pourtant pris goût à l'écriture, en fin de compte, ce qu'il y a de plus amusant au monde.

LES FEMMES PEUVENT

SE DÉFENDRE SEULES

La quatrième dame du polar ne fait pas exception à la règle. Tout aussi paisible en apparence. Mais il ne fait pas bon de gratter le vernis de respectabilité de Mary Higgins Clark, cette autre mamie de 63 ans, teint de pêche et yeux azur. Elle avait six ans à peine qu'elle écrivait sous le manteau des histoires policières. Imprégnée de son idole du moment Conan Doyle. Plus tard, Hitchcock fut son maître spirituel. Même gourmandise du frisson, même innocence feinte, même goût pour les personnages féminins. Elles sont toujours fortes et n'ont pas besoin d'un homme pour les sauver à la dernière minute, affirme-t-elle. Des héroïnes qui lui ressemblent. Avant que son premier roman «La Nuit des Renards» ne paraisse en 75, Mary Higgins Clark a tiré le diable par la queue. Et fait face à une vie pleine d'aspérités. Tour à tour secrétaire, hôtesse de l'air à la Pan Am, épouse et mère de cinq enfants, elle s'est retrouvée veuve encore jeune, avec l'obligation de gagner le hamburger quotidien. Pendant des années, elle écrivit avant les heures de bureau et le petit déjeuner des enfants, dans sa cuisine, des tonnes de feuilletons pour les radios. Et à 46 ans, enfin! Le succès. Aujourd'hui, elle est multimilliardaire. Dans ses trois maisons, au New Jersey, à New York et à Cape Cod (près de Boston), il y a des ordinateurs devant lesquels, chaque matin, selon ses pérégrinations, elle s'installe. Avec jubilation. Elle se plonge dans des imbroglios démoniaques, prenant même ses amis pour modèles et les avertissant au téléphone: «Ça y est, je viens de t'assassiner!» Une bonne façon de tuer le temps. C'est que les reines du crime n'ont qu'un seul ennemi. L'ennui.

JOSIANE VANDY

«P.D. James» est publiée aux Ed. Fayard, «Ruth Rendell» aux Ed. Calmann-Levy et au Masque. «Patricia Highmith», aux Ed. Calmann-Levy, Presses Pocket et Laffont (bouquins), «Mary H. Clark» aux Ed. Albin Michel.