Abaisser la majorité électorale à 16 ans.? «.Les préparer à leur rôle de citoyen.» «.Demandent-ils à voter avant 18 ans.? Non.»

BERNS,DOMINIQUE

Page 11

Samedi 15 juin 2002

Abaisser la majorité électorale à 16 ans ?

Il y a quinze jours, Ecolo proposait de donner le droit et l'obligation de vote dès seize ans. Réactions mitigées des partis francophones : seul le PS s'est dit ouvert au dialogue. Lundi passé, le gouvernement flamand approuvait un plan pour la jeunesse, comprenant notamment le vote à seize ans aux élections communales. « Le Soir » donne la parole à Zoé Genot, députée Ecolo, qui défend la proposition de son parti, et à Pierre Verjans, de l'ULg, pour qui abaisser la majorité électorale à seize ans n'est pas la mesure la plus urgente pour réconcilier les jeunes avec la politique.

« Les préparer à leur rôle de citoyen »

Pourquoi abaisser la majorité électorale à 16 ans ?

Notre proposition a deux volets : abaisser le droit de vote à 16 ans à tous les niveaux de pouvoir ; et donner le droit d'éligibilité à 18 ans également à tous les niveaux de pouvoir (NDLR : le seuil d'éligibilité est fixé à 21 ans, sauf aux niveaux communal et provincial). Une première raison est liée au contexte politique et en particulier, à la mobilisation des jeunes après le premier tour des présidentielles françaises (NDLR : le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen, soufflant la deuxième place au socialiste Lionel Jospin, y a gagné son ticket pour le second tour). Une deuxième motivation tient à notre volonté de changer l'image des jeunes, trop souvent relayé par les hommes politiques et les médias : le jeune est un délinquant ; ou tout au moins un « problème » à circonscrire... Nous pensons au contraire que les jeunes, si on leur en donne la possibilité, auront envie de s'engager. Il faut d'une part leur faire confiance. Il faut d'autre part les préparer à leur rôle de citoyen. Après 18 ans, quand ils ont quitté l'école, ils sont plus difficiles à toucher. Entre 16 et 18 ans, ils sont rassemblés à l'école et on peut espérer que les périodes d'élection leur donnent alors l'envie de s'informer, avec l'aide de leurs enseignants.

Cela implique-t-il l'introduction d'un cours d'éducation civique ?

L'éducation à la citoyenneté peut être organisée dans plusieurs cours : morale, religion, géographie, français, histoire,... Des classes visitent régulièrement le Parlement. Certains groupes demandent à passer une heure avec un député. Je le réponds régulièrement à ces demandes. Mais pour pouvoir parler de politique à l'école, il faut revoir le décret de la Communauté française qui institue la neutralité dans les écoles publiques (NDLR : en substance, on ne peut pas faire de politique à l'école). Il faut pouvoir parler de politique sans bien entendu imposer ou favoriser une option particulière - autrement dit, par des débats contradictoires.

Les jeunes sont-ils intéressés ?

Je suis régulièrement invitée par des écoles et je peux vous garantir que dans l'ensemble, les élèves sont intéressés et heureux d'être pris au sérieux.

Certains vous diront qu'à 16 ans, on est trop jeune et trop peu expérimenté pour entretenir des opinions politiques et a fortiori pour voter...

Les jeunes sont tout aussi expérimentés que les moins jeunes, croyez-moi. Ils sont également confrontés à la TV, à la radio, aux promesses non tenues des hommes politiques.

Leur donner le droit de vote et un cours d'éducation civique suffira-t-il à les réconcilier avec la politique ?

Nous voulons favoriser un apprentissage par étape, en commençant plus tôt et dans un milieu qui permet des échanges entre jeunes et avec des adultes. L'abaissement de la majorité électorale s'inscrit dans une politique d'ensemble. Il est clair qu'il y a beaucoup d'autres choses à faire, comme, par exemple, « Niouzz » de la RTBF (NDLR : le JT des 10-13 ans) ou l'initiative du ministre de l'Enseignement fondamental, Jean-Marc Nollet, qui donnera aux classes de sixième primaire la possibilité de s'abonner au journal de leur choix. Mais il serait indiqué aussi de généraliser les conseils consultatifs des jeunes au niveau communal et de revaloriser les conseils de participation, qui associent les élèves, via leurs délégués, à la vie de l'école. Dans beaucoup d'établissements, on s'en tient au strict minimum, soit deux réunions l'an. Ce n'est pas ainsi qu'on apprend la démocratie. L'abaissement de la majorité électorale fait donc partie d'un grand puzzle visant à éduquer des citoyens actifs. Pas seulement entre 16 et 18, mais toute leur vie.

Les jeunes ne réclament pas le droit de vote...

Y a-t-il une demande politique chez les moins jeunes ? Allons-nous pour autant supprimer l'obligation de vote ? (NDLR : les politiciens qui envisageaient ce genre de mesure, l'ont remis dans les tiroirs après le premier tour des présidentielles françaises). Nous, les politiciens, devons créer la demande ; nous devons être plus présents chez les jeunes, en proposant des projets conçus pour eux. En outre, je vous rappelle qu'il y a quelques années une grande majorités des organisations de jeunesse Conseil de la jeunesse d'expression francophone, Jeunes PRL, Jeunes socialistes, Jeunes PSC,... ont réclamé l'abaissement de la majorité électorale à 16 ans.

Les partis n'ont pas embrayé...

...Peut-être parce qu'ils se sont dits qu'il y avait des choses plus urgentes et plus rentables. Par exemple, discuter avec les pensionnés en leur disant : « On va augmenter un peu votre pension », est plus facile que s'attaquer aux problèmes des jeunes : mobilité, formation, chômage,... Il y a un deuxième objectif à l'abaissement de la majorité électorale : si les jeunes sont électeurs, on va enfin tenir compte d'eux.

Que voulez-vous dire ?

Exemple : s'il n'y a pas d'argent pour l'école, c'est peut-être aussi parce que les jeunes en âge scolaire ne sont pas électeurs. S'ils le deviennent, les politiciens envisageront peut-être une politique de la jeunesse qui soit une politique pour la jeunesse et pas seulement une politique pour « que les jeunes ne gênent pas les adultes électeurs ».

Les jeunes pourraient se laisser tenter par des propositions idéalistes, voire irréalistes...

Quel est le reproche fait par les jeunes et les moins jeunes en France ? Que les partis dits de gouvernement n'ont plus d'idéaux. L'abaissement de la majorité électorale offrira peut-être l'occasion aux partis de définir des projets plus idéalistes.·

Propos recueillis par

DOMINIQUE BERNS

Zoé

Genot

Députée Ecolo

« Demandent-ils à voter avant 18 ans ? Non »

Ecolo propose l'abaissement du droit de vote à 16 ans. Votre réaction ?

Je réagis d'abord en posant la question de la demande. Pour autant que je sache, il n'y a pas de demande massive des jeunes de moins de 18 ans pour obtenir le droit de vote. Donc cette proposition me semble en porte-à-faux par rapport au public visé. Il y a un effet de contagion en provenance de France. Voyant des jeunes sortir dans la rue pour lutter contre le Front national, certains ont pensé que c'était le moment de ressortir le projet. Au-delà de ce facteur conjoncturel, ce projet existe dans les cartons de plusieurs partis depuis un certain temps.

Qu'est-ce qui explique cette volonté d'abaisser la majorité électorale ?

Elle doit être mise en relation avec la tendance à l'élargissement du droit de suffrage depuis le XIXe siècle. En 1830, seul un pour cent de la population votait ; c'était essentiellement une sélection censitaire (NDLR : il fallait payer un certain montant d'impôts pour pouvoir voter). A la suite de pressions populaires très fortes et de manifestations où des ouvriers ont payé de leur vie, les Belges ont obtenu d'abord le suffrage plural (NDLR : tous les hommes avaient une voix, certains en avaient plusieurs en fonction du niveau d'éducation ou du statut de père de famille notamment), puis, en 1919, le suffrage universel pour les hommes. Le suffrage a été étendu aux femmes en 1948. Et enfin, on a abaissé l'âge du vote de 21 à 18 ans en 1981. Il y a une sorte d'évolution démocratique naturelle vers l'élargissement du droit de suffrage. Ceux qui souhaitent donner à la démocratie une assise plus large, proposent d'octroyer le droit de vote aux étrangers et aux plus jeunes. Mais, alors que des manifestations sont organisées pour le droit de vote des étrangers, on n'a pas constaté de mobilisation populaire en faveur du vote pour les plus jeunes.

La poursuite de l'élargissement du suffrage est-elle inéluctable ?

Non, on peut admettre qu'une société se fixe des barrières, nécessairement arbitraires. Après avoir fixé l'âge de 18 ans, on semble avoir atteint une barrière assez homogène dans l'ensemble des pays démocratiques et cohérente avec les majorités civile, commerciale et pénale en Belgique. Abaisser l'âge du vote à 16 ans et maintenir les autres limites à 18 ans ferait perdre en cohérence. D'ailleurs, pourquoi s'arrêter à 16 ans. Lors des débats révolutionnaires en France, la limite de participation politique fut fixée un moment donné à la capacité de lire et écrire. Il n'y a pas de raison qui empêche de descendre plus bas encore. Pourquoi pas 14 ou 12 ans ? Cette limite constitue une décision collective qui peut toujours être remise en question. Mais ce n'est pas la principale question. Quel est le point de vue des jeunes ? Beaucoup réclament-ils le droit de vote avant 18 ans ? Non. Et le plus intéressant, c'est que les jeunes interrogés à ce sujet lient automatiquement le constat de cette absence de demande au fait qu'aller voter à 18 ans est déjà très « lourd ». A 18 ans, beaucoup de gens ne comprennent déjà pas pourquoi ils vont voter. Alors abaisser l'obligation de vote à 16 ans, c'est renforcer l'effet de contrainte du politique et, je le crains, prendre le risque d'accentuer le désintérêt pour la politique. Cela aura un effet d'autant plus

contre-productif que la politique trop souvent apparaît comme quelque chose d'encombrant, qui fait perdre un dimanche.

L'objection est-elle décisive ? Si l'on vous demande trancher : pour ou contre le vote à 16 ans ?

Si on abaisse la majorité électorale, c'est à la condition expresse que des mesures d'accompagnement sérieuses soient prises. D'une part, il faut valoriser les conseils de participation au sein des établissements scolaires. La Communauté française a imposé l'organisation de conseils de participation à différents niveaux du système scolaire. C'est un apprentissage concret de l'organisation démocratique et de la vie en collectivité. D'autre part, il faut imposer un cours d'éducation civique à l'école. Il y a un paradoxe énorme dans le fait qu'à 18 ans, on demande aux jeunes d'exprimer une opinion, alors qu'ils n'ont jamais reçu de cours d'éducation civique bien que l'enseignement soit obligatoire jusqu'à 18 ans. Dans notre système scolaire, il n'est pas prévu de donner cours sur les institutions politiques belges telles qu'elles fonctionnent actuellement et sur les enjeux politiques qu'elles représentent. Si un étudiant a eu la chance de tomber sur un bon professeur de morale, de religion, de géographie, d'histoire ou de français, il aura vu en gros ce que sont les compétences des Communautés et des Régions ; il saura faire la différence entre un parlementaire régional et un parlementaire fédéral et européen. Mais notre système d'enseignement obligatoire ne prévoit pas de préparation au vote obligatoire. Le paradoxe n'en sera que plus fort si on abaisse la majorité

électorale à 16 ans

Une tâche de plus imposée à l'école...

Oui, c'est demander beaucoup à l'école. Mais si l'enseignement est obligatoire jusqu'à 18 ans, l'école doit remplir les fonctions que remplissaient jadis d'autres institutions. A l'époque où l'on quittait le plus souvent l'école à 14 ans, le milieu du travail et la famille remplissaient une fonction de socialisation politique. Il eut été alors étonnant de demander à l'école de jouer ce rôle, compte tenu notamment des tensions scolaires et des significations idéologiques et confessionnelles qui se cachaient derrière les enjeux de l'éducation civique.

Dans une société marquée par un désintérêt prononcé pour la politique, n'est-il pas naïf de croire ou laisser croire que l'école va réconcilier les jeunes avec la vie politique, alors que leurs aînés ne s'y intéressent pas ?

Effectivement, seuls des démocrates pratiquants peuvent transmettre l'envie de devenir démocrate. Et les adultes ne doivent pas fermer les yeux sur leur propre déficit politique. C'est pourquoi il faut au moins une revalorisation du système de participation à l'école et l'introduction d'un cours d'éducation civique. Cela s'inscrit dans un objectif général de revalorisation de la vie politique et démocratique, indépendamment de l'abaissement éventuel de la majorité électorale.·

Propos recueillis par D.B.

Pierre

Verjans

Politologue, chargé de cours à l'Université de Liège