ag de Fortis : le oui marque des points

COPPI,DAVID; GERARD,PAUL; PADOAN,BERNARD

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Mardi 10 février 2009

Des fissures parmi les actionnaires opposés à la vente de la banque à BNP Paribas. Le suspense est entier pour mercredi.

Un jour n’est pas l’autre dans l’interminable saga Fortis. Le camp du « non » – essentiellement à la cession des activités bancaires à BNP Paribas – avait dominé le débat durant le week-end, faisant peser une très lourde incertitude sur l’assemblée générale des actionnaires de ce mercredi.

Mais lundi, les partisans du « oui » ont repris du poil de la bête. Et pas seulement du côté des dirigeants de Fortis Holding. L’association flamande de petits porteurs VFB a annoncé qu’elle soutenait l’accord renégocié avec le groupe français. Comme, au nord du pays, l’association Dolor.

Chez Deminor, le débat a été vif. Mais la position de cette association reste négative.

P.2 sur quoi votera-t-on mercredi ?

P.2 des fissures dans

le camp du non

P.3 le gouvernement aussi retient son souffle

P.3 pour ou contre ? paroles d’actionnaires

Fortis : des fissures dans le camp du « non »

Bancassurance Lundi, c’est plutôt le camp du « oui » qui a marqué des points

À la veille de l’assemblée générale, le suspense reste entier quant à l’issue du vote sur la vente de la banque à BNP Paribas.

Le dernier chapitre du roman Fortis s’écrira-t-il ce mercredi dans le palais 6 du Heysel, ou bien les actionnaires décideront-ils d’ouvrir un tome 2 ? Tel au fond l’enjeu de l’assemblée générale du 11 février, qui rassemblera une fois de plus les porteurs de titres Fortis pour décider du sort du bancassureur.

De deux choses l’une, pour s’en tenir à l’enjeu principal : soit la vente à BNP Paribas est approuvée et le roman s’achève, soit l’adossement est rejeté et tout est à refaire.

Mercredi sera dans tous les cas un moment crucial dans la vie de Fortis et de ses actionnaires.

En attendant, on se compte dans les camps du « oui » et du « non » qui n’ont toujours pas enterré la hache de guerre. Karel De Boeck, patron désigné de Fortis Holding, a eu beau ce lundi « espéré qu’une certaine paix s’installe entre les parties », la journée, on n’en a pas encore vu la couleur à ce stade. Quoique.

Mischaël Modrikamen, l’auteur du recours en urgence qui a gelé jusqu’au 16 février les transactions et a forcé un vote des actionnaires sur celles-ci, est pour sa part resté constant dans son refus de « deal », même renégocié. « D’après les études récentes, la solution du “stand alone” est viable », affirme l’avocat qui, au passage, « prend note avec satisfaction que le principal actionnaire de Fortis, Ping An, a décidé de voter contre le démantèlement ».

L’assureur chinois a marqué les esprits dimanche en annonçant un vote négatif de sa part, lui qui pèse 120 millions de voix à lui tout seul dans une assemblée qui pourrait en compter 600 millions selon l’historique moyen de participation.

Mais outre la sortie de Modrikamen, c’est plutôt le camp du « oui » qui s’est manifesté ce lundi. « Voter “non” reviendrait à sauter dans les ténèbres », a redit Jan-Michiel Hessels, président faisant fonction de la holding Fortis. Candidat administrateur présenté par la holding, Guy de Selliers ne dit pas autre chose, mais en version positive : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

« L’accord renégocié entre l’Etat belge et BNP Paribas fait de la holding un groupe d’assurances pesant 12 milliards de primes et redonnant une perspective de croissance à l’action », a pour sa part appuyé Karel De Boeck. Avant d’en venir à des arguments plus menaçants : en cas de « non » majoritaire, les 10 milliards de crédits structurés les plus à risques seront à charge de l’Etat (pour 26,6 %) et de la holding (pour 73,3 %) selon une clause datant des accords belgo-français signés le 10 octobre et diffusée par le biais de la banque ce lundi. « Dans ce cas, les actions de Fortis Insurance Belgium seront mises en garanties pour le financement du véhicule qui portera les crédits toxiques », prévient Karel De Boeck.

Le camp du « oui » a aussi accueilli une nouvelle recrue lundi : l’association flamande de petits porteurs VFB s’est en effet dite favorable à l’accord renégocié. « Fortis n’est désormais plus un méli-mélo financier mais un respectable holding d’assurances. Les actionnaires ont certes perdu beaucoup d’argent mais ils ont gagné la partie contre l’Etat et BNP », soutient l’association.

Une autre association flamande de petits porteurs, Dolor, a redit dans la foulée son soutien à la solution BNP Paribas.

Quant au cabinet Deminor, il a réuni lundi après-midi ses clients familiaux importants dans le but de faire le point avec eux sur les risques et avantages du « oui » et du « non ». S’en est suivi un vrai débat entre mandants mais pas au point, à ce stade, de modifier la position d’ensemble qui reste celle du refus.

En coulisse également, un certain nombre d’investisseurs institutionnels belges « réunionnent » ferme pour prendre attitude. Certains hésitent encore mais d’autres ont déjà arrêté leur position. Il nous revient ainsi que plusieurs maisons de la place bruxelloise, ayant déposé leurs titres pour prendre part au vote mais préférant garder l’anonymat à ce stade, ont convenu après concertation sur un vote commun de type « non, oui, oui ». Comprenez : « non » au volet néerlandais (pour laisser la porte ouverte aux actions en dommages) mais « oui » à la cession à BNP Paribas.

De son côté, le consultant Quanteus fait remarquer qu’« aucune information détaillée au sujet d’un plan B réaliste n’a été communiquée, qui permettrait aux actionnaires de prendre une décision en toute connaissance de cause. Le vote promet d’être spéculatif », regrette le cabinet belgo-néerlandais, estimant « essentiel que des informations ou solutions additionnelles soient fournies au plus vite ». Précisément, le conseil des ministres restreint de ce mardi matin devrait en discuter.

Sur quoi l’assemblée votera-t-elle ?

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Vente des actifs aux Pays-Bas (résolution 2.5).

Si les actionnaires refusent la vente, Fortis et le gouvernement néerlandais devront se mettre d’accord pour dénouer la vente. A défaut, il faudra une décision judiciaire pour annuler l’opération, déjà bouclée.

Vente du solde de Fortis Banque à la SFPI (résolution 2.7).

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Vente du solde de Fortis Banque à la SFPI (résolution 2.7).

Si les actionnaires votent non, l’Etat belge ne devient pas propriétaire à 100 % de Fortis Banque. L’accord amélioré (voir ci-dessous) ne peut entrer en vigueur. Mais à nouveau, il faut soit un accord entre les parties (Fortis Holding et Etat belge) pour dénouer l’opération, soit une décision judiciaire pour l’annuler. Si l’opération est dénouée ou annulée, Fortis Holding rembourse 4,7 milliards d’euros à l’Etat, mais récupère 50 % + 1 action de Fortis Banque.

Accord initial et accord amélioré avec BNP Paribas (résolution 2.9).

3

Accord initial et accord amélioré avec BNP Paribas (résolution 2.9).

Si les actionnaires rejettent cette résolution, ils rejettent implicitement l’accord amélioré (vente de 10 % de FIB à BNP, financement moindre du portefeuille de produits structurés ou SPV, pas de paiement de 2,35 milliards d’euros à Fortis Banque pour les « cashes », option sur les plus-values sur les actions BNP de l’Etat belge). Les actionnaires rejettent également l’accord initial (vente de 100 % de FIB à BNP, financement plus important du SPV, paiement de 2,35 milliards d’euros à Fortis Banque pour les « cashes »). L’accord initial pourra être dénoué de commun accord par les trois parties. A noter que BNP ou l’Etat belge pourraient demander l’exécution forcée de l’accord ou des dommages-intérêts. Il faudra une décision judiciaire pour se prononcer sur ces points et annuler l’accord. Selon Fortis, le CA pourrait aussi décider de poursuivre l’opération malgré le « non » de l’assemblée. Les actionnaires mécontents devraient alors introduire un recours en justice pour annuler l’opération. (B.P.)

Nouvelle semaine d’angoisse pour les actionnaires. « Le Soir » et « De Standaard » leur ont ouvert un

Nouvelle semaine d’angoisse pour les actionnaires. « Le Soir » et « De Standaard » leur ont ouvert un espace sur leurs sites internet. Extraits d’une expression spontanée. À fleur de peau.

Paroles d’actionnaires « Le rattachement à BNP Paribas est une bonne chose »

Arlette Brewaeys

Il est grand temps de trouver une solution. Le rattachement de Fortis Banque à BNP Paribas est une bonne chose car la confiance des épargnants est fortement ébranlée, et cela prendra du temps avant que cette confiance ne revienne.

Il ne faut jamais perdre de vue qu’acheter des actions, même de bon père de famille, est un risque et qu’il ne faut investir en actions que l’argent dont on n’a pas besoin. Avec le nouvel accord avec BNP, le holding Fortis a une chance de redevenir une bonne compagnie d’assurances et les actionnaires de récupérer un peu de leur mise.

Les actionnaires n’ont pas le droit d’hypothéquer l’argent des épargnants « normaux ». Ils ont investi, ils ont touché des dividendes intéressants, ils ont perdu sur la valeur, c’est le jeu. Ce sont les actionnaires qui ont mis les dirigeants en place, qui ont voté le rachat d’ABN-Amro. Ce ne sont pas les contribuables qui doivent payer la note.

« Non, au nom de 500.000 familles spoliées »

Huynh Dinh Dau

Je préfère tout perdre plutôt qu’accepter le vol commis, on a attaché mes mains et mes pieds et on me spolie. J’ai l’impression que c’est Reynders, l’homme qui tire la ficelle au niveau du gouvernement, car tout le monde est à ses pieds

dans l’affaire Fortis !? Personnellement, je trouve que ce type est tout sauf honnête et droit – avec son arrogance à outrance en plus de son immense orgueil. On a l’impression qu’il a l’espoir de devenir le seul maître de la Belgique.

Les 500.000 familles spoliées se souviendront de Reynders.

« Le “stand alone”, avec soutien de l’Etat, la meilleure solution »

Renaud Gillain

Le « stand alone », avec soutien temporaire de l’Etat, me semble la meilleure solution. (Non à la vente.) Je suis actionnaire mais je ne voterai pas, trop de pression sur cette affaire.

« Quand BNP Paribas devra restructurer, on verra à Bruxelles… »

Un employé insomniaque de Fortis

Je suis actionnaire de Fortis, client de Fortis et employé de Fortis. Je me sens trompé par le top de Fortis, trompé et volé par le gouvernement et je suis absolument contre le deal BNP Paribas. Pourquoi le gouvernement refuse-t-il opiniâtrement de considérer autre chose que la vente ? Et puis, toutes ces informations : Fortis à deux millimètres du gouffre, Fortis ne peut survivre sans BNP Paribas, menaces du gouvernement, pression des syndicats afin de voter « oui »… Vous penseriez pour moins que ça que vous êtes seuls au monde avec votre vote négatif, jusqu’à ce que vous sortiez de votre maison et que vous parliez avec des collègues. Alors, vous constatez que d’autres pensent la même chose.

Prenez le soutien que Sarkozy octroie au secteur automobile en France : des crédits bon marché pour Renault et Peugeot, à condition qu’aucune localisation ne soit fermée en France durant la durée de ces crédits. Rassurant, quand on sait que le conseil d’administration actuel (qui nous offre un minimum de sécurité d’emploi) se retire fin de l’année. Quand BNP Paribas devra restructurer, nous en verrons les conséquences à Bruxelles.

« Je redoute le passage en force »

Christian Buy

Je déplore le manque de transparence, le refus de dialogue et la manipulation dont ont fait preuve Fortis et le gouvernement.

Si les représentants des actionnaires avaient été invités autour de la table, un compromis donnant satisfaction à tous les intervenants, Etat, Fortis, clients, personnel et actionnaires, aurait pu être négocié.

Après l’annonce de Ping An, il restait 48 heures à Fortis et au gouvernement pour accepter ce dialogue, mais il ne faut pas rêver. Face à ce blocage, je suis partisan du « non » à l’AG du 11 février. Mais je redoute le passage en force.

« La vente à BNP, meilleure garantie pour l’avenir »

Roger De Bie

La vente à BNP offre la meilleure garantie d’avenir à tous les actionnaires, et donc aussi à Fortis Holding. J’ai donné mandat pour que l’on vote oui au deal avec BNP, mais non à la vente aux Pays-Bas.

« Comment est-il possible qu’ils nous aient menti ? »

Patrick Antonetti

Comment est-il possible que tous les directeurs de Fortis aient pu mentir ainsi sur la situation des actifs toxiques ? Comment se fait-il que le gouvernement ait dû agir dans l’urgence, ou plutôt dans la pire des extrêmes urgences, avec le résultat que l’on sait, qui ne peut être que la conséquence de la manière d’agir sans le bon sens de la gestion saine et réfléchie ?

La réunion et la suite sont du même genre, dépourvu du sens pratique d’un bon gestionnaire…

L’État renonce au bon sens, les actionnaires aussi. Donc, quelle que soit la solution, nous serons tous perdants, et deux fois : une fois comme actionnaire, et une fois comme « citoyen ».

Les actionnaires perdent leurs investissements sur une base déloyale, les employé(e)s sont précarisé(e)s, la banque perd toute crédibilité, l’Etat perd son statut d’Etat de droit et la confiance du peuple, la Belgique se fragilise sur le plan international.

Bref, faire plus nul, c’est certainement difficile, mais je suis sûr que cela, nous y arriverons…

Merci pour cette tribune témoignage. Une goutte d’euro dans la mer financière.

Majorité : gare à la rupture du consensus

Analyse

La situation est grave, l’humour noir : « L’assemblée générale des actionnaires, ce mercredi ? La bouteille à l’encre. Quant au “stand alone”, une chose est sûre dans ce scénario-là, c’est le “alone”… ».

L’idée de voir les actionnaires de Fortis rejeter mercredi le pacte avec BNP-Paribas provoque des sueurs froides au gouvernement. Celle, extrême, de voir l’Etat assurer seul à l’avenir l’ensemble des opérations à la tête d’une « grande banque belge » (le fameux « stand alone « ), donne le vertige. Et entre les deux, la troisième voie, consistant à devoir renégocier une formule globale avec les Français, a des effets déstabilisants.

L’inquiétude et le doute dominent. Le gouvernement vit des heures éprouvantes. Il craint pour le pays. Voilà pour l’état d’esprit. Quant à l’état des troupes…

Avec des nuances, tous au sein de Van Rompuy Ier, ministres bleus, orange et rouges, redoutent que l’accord Fortis-BNP Paribas, renégocié récemment, ne soit recalé : « Cet accord, et lui seul, reste notre ambition à ce stade ». Et, somme toute, jusqu’à présent, mis à part les discussions autour des commissions d’enquête parlementaires, le gouvernement a opéré, dans toute cette saga Fortis, sans grosses polémiques.

L’unité n’est pas une façade, elle est, ici, un besoin – tous l’ont compris. Mais derrière, la majorité pentapartite multicolore reste ce qu’elle est : une coalition obligatoire, presque de sauvegarde nationale, pas une grande famille. Certainement pas par temps d’élections. Gare, donc, à la rupture du consensus.

Symptomatique : la façon dont certains, plus que d’autres, prennent soin d’illustrer leur préoccupation avant mercredi en noircissant l’« alternative » dont on parle en ville, celle d’une banque publique. Une perspective évoquée ici par des actionnaires et leurs avocats ; ailleurs, par certains chefs d’entreprise flamands, qui, nous dit-on, exercent leur lobbying sur des membres du gouvernement ; également par quelques professeurs d’université ; enfin, par des militants à gauche, comme les socialistes ex-Mouvement ouvrier chrétien et ex-Ecolo François Martou et Henri Simons, qui appelaient, lundi dans Le Soir, à créer une « banque d’intérêt général ».

Le coût du « stand alone » ?

5 à 6 points de dette publique

Une « audace » (ou une « folie ! ») qui ne fait pas rire au sein de Van Rompuy Ier. L’aventure en solitaire, explique un membre de la majorité, celle qui verrait l’Etat assumer les fonds structurés (10 milliards d’euros) ainsi que les pertes 2008 (20 milliards), cela coûterait « au bas mot », dit-il, 5 à 6 points en termes dette publique. Qui remonterait à 93 ou 94 % du PIB. Et ne parlons pas de la garantie sur les prêts interbancaires, de 150 milliards d’euros : « Colossale pour un Etat comme la Belgique ». Oui, mais : « Plusieurs banques en Europe ont des actifs qui dépassent le PIB de leur pays, et cela n’empêche pas les interventions publiques », soutiennent les partisans de la banque belge. Oui, mais : « Aucune n’a le poids relatif de Fortis, soyons sérieux ! ».

Un débat théorique, loin aux confins de la majorité gouvernementale, mais qui montre combien un « non », mercredi, pourrait réveiller les antagonismes politiques.