Ailleurs, demain, ici, maintenant

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

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Mercredi 5 mai 1999

Ailleurs, demain, ici, maintenant

C'est dans le livre de Thomas More, «L'utopie», paru à Louvain en 1516, que ce terme apparaît pour la première fois. Il est formé sur un jeu de mot composé de deux racines grecques: U-Topos, littéralement «en aucun lieu». C'est donc le pays de nulle part, c'est une fiction politique imaginaire, explique Raymond Trousson, professeur à l'Université libre de Bruxelles. À l'époque, Thomas More jouait déjà sur l'homophonie avec Eu-topia («eu» signifiant bon). On pouvait alors penser qu'il s'agissait également du pays où tout était organisé pour le plus grand bonheur possible.

Mais si le terme date de 1516, l'idée, elle, est bien plus ancienne. Et elle s'applique autant au cadre de vie qu'à la façon de se gouverner: l'architecture est l'art majeur de l'utopie. Au V e siècle avant J.-C., Hippodamos de Milet invente le tracé géométrique des villes et découpe Le Pirée en damier, pour transposer dans la ville l'ordre et l'harmonie de l'univers. Une idée qui sera reprise, siècle après siècle, jusqu'à Le Corbusier.

On dit généralement que l'inventeur de l'utopie est Platon , reprend M. Trousson. Il a, dans ses oeuvres, tracé des projets de cités idéales qu'il a tenté de matérialiser dans des utopies mises en scène. L'utopie est donc un très vieux rêve de bonheur, d'égalité, de bien-être social et politique et de justice...

«La République» de Platon décrit un modèle, l'État tel qu'il devrait être et non tel qu'il est. Pas une prophétie: un paradigme. C'est pour cela, d'ailleurs, que l'utopie se situe «nulle part» chez Thomas More. Et l'avènement de l'organisation idéale de la cité est, pour lui comme pour d'autres, plus un souhait qu'un espoir.

L'utopie n'est qu'une fiction. Et si cette fiction est bien une critique fondamentale de la société, elle n'apparaît jamais comme un programme d'action. Cela change en 1602 avec la parution de «La cité du soleil» de Tomaso Campanella, car lui ne cache pas la possibilité de concrétiser son utopie. Avant de semer, avant de bâtir, il sera indispensable de déraciner et d'abattre , écrit-il. Ces paroles révolutionnaires préfigurent le moment où l'utopie passera du champ de l'imaginaire à celui de l'histoire à venir.

La raison

Tout au long du XVIIe siècle, la science intervient pour montrer la perfectibilité de l'homme et, dès lors, placer l'utopie dans un espace et un temps de progrès. Et l'autel de la raison remplace celui de la foi: l'homme se laïcise. Francis Bacon, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Fénelon annoncent le siècle des Lumières et son équation: le progrès de la raison doit être celui de la justice sociale et de la bonté morale. Say, Montesquieu, Diderot, Morelly, Restif de la Bretonne ont cette foi dans le pouvoir d'évolution de l'homme.

Et puis Louis-Sébastien Mercier publie en 1780 «L'an 2440» et Restif écrit en 1790 «L'an 2000»: en inscrivant leurs utopies dans le futur, dans l'à-venir, ces écrivains montrent qu'elles sont réalisables, demain ou après-demain.

Mais la Révolution française est là, le temps se raccourcit: les utopies doivent s'inscrire ici et maintenant et non plus ailleurs et demain. C'est le travail des architectes comme Ledoux et Boullée, puis des penseurs comme Gracchus Babeuf, Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier, Godin, Cabet, Enfantin, Considérant, Rossi, Proudhon. L'utopiste n'est plus un rêveur pour demain, mais un activiste pour aujourd'hui. On imagine les cités les plus harmonieuses, les organisations sociales les plus justes et on les concrétise: phalanstères, familistères, villages communautaires, unions agricoles... En vain: tout échoue, vite ou moins vite. Mais les germes du socialisme sont semés: le monde peut se transformer. Et la contre-utopie remplacer l'utopie.

L'anti-utopie avait connu ses précurseurs. Dans «Les oiseaux» (414 av. J.-C.), Aristophane déjà jetait le doute sur les promesses des univers idéaux. Dans ses «Voyages de Gulliver» (1726), Jonathan Swift montrait son scepticisme quant à la perfectibilité de l'esprit humain. En plein siècle industriel, Edward Bulwer-Lytton fait de même dans «La race à venir» (1871) et craint l'avènement d'un homme sans désir ni passion.

Le bonheur aseptisé

Dès le XVIIIe siècle, certains auteurs ont mis en doute la viabilité de l'utopie , explique Raymond Trousson. Donc, à partir du XIX e siècle apparaît ce que l'on peut appeler l'anti-utopie ou la contre-utopie. Au lieu de célébrer, candidement, l'inévitable progrès qui doit améliorer la vie, notamment les progrès des sciences, l'être humain se demande si les nouvelles techniques aboutiront à son esclavage. Au XIX e siècle, des penseurs mettent en question ce progrès infini qui, au lieu de soulager la société, va la soumettre. Vers la fin du XIX e siècle et jusqu'à nos jours, on remet en question l'usage d'une science. L'anti-utopie est donc un phénomène parallèle au développement des sciences, des techniques et du progrès.

«Nous autres», d'Eugène Zamiatine, «Le meilleur des mondes» d'Aldous Huxley, «Kallocaïne» de Karin Boye, «1984» de George Orwell, «Fahrenheit 451» de Ray Bradbury, tout un pan de la littérature de science-fiction et de nombreux films, de «Metropolis» à «Brazil», dénoncent le bonheur artificiel, aseptisé, totalitariste des «paradis» organisés.

Et aujourd'hui? Qu'est-ce que l'utopie peut encore apporter en l'an 2000? L'homme de la fin du XX e siècle est très sceptique quant à l'existence d'une utopie positive, répond Raymond Trousson. Ni le nazisme ni le communisme ni le fascisme n'ont abouti à la libération de l'individu. Les anti-utopies se sont multipliées en guise de mise en garde. On ne peut donc attendre qu'un retour aux utopies positives. Les rêves utopiques d'aujourd'hui se traduisent par une consciente rationalisation de nos possibilités. Naît alors une utopie écologique en contradiction avec la société de consommation actuelle.

L'homme de cette fin de millénaire est déboussolé: à quoi se raccrocher puisque rien n'a vraiment marché. La science-fiction symbolise bien cet égarement de l'esprit: les utopies et les anti-utopies se côtoient, montrant davantage l'optimisme ou le pessimisme de l'auteur que ceux de la société qui l'a engendré. Mais utopie, il y a. Ne fût-ce que parce que le monde s'angoisse sur les possibilités toujours accrues de la science d'aujourd'hui.

On a toujours conscience du fait que la société va mal, commente Raymond Trousson . Nous sommes aujourd'hui très au-delà des rêves les plus fous. L'insatisfaction est persistante et proportionnelle au progrès. L'utopie, on le remarque, est ancrée dans l'esprit humain. C'est l'attente de quelque chose de mieux.

Yannick Buys et

Jean-Claude Vantroyen