APPEL AU SECOURS ET GESTICULATIONS

STROOBANTS,JEAN-PIERRE

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Jeudi 3 novembre 1994

Appel au secours et gesticulations

Au-delà du chassé-croisé entre ministres et des propositions qui s'ébauchent pour tenter de désamorcer la colère étudiante, les péripéties du «dossier Lebrun» continuent d'étonner.

C'est un bon projet: fort de cette conviction, Michel Lebrun, son parti et une fraction du PS s'accrochent au texte, tergiversent, consultent, tentent de convaincre des jeunes, sourds à leurs propos. C'est peut-être parce qu'elle a voulu sortir de cette logique que Laurette Onkelinx a ébauché, lundi dernier, un pas de côté qui fait beaucoup jaser et devrait la rendre plus populaire chez les manifestants qu'auprès du PSC...

Un bon projet? Même s'il le pense toujours, le ministre Lebrun va avoir de plus en plus de difficultés à en convaincre les premiers intéressés, directions d'écoles et étudiants réunis. Sous peine d'imposer l'idée que si le peuple ne comprend pas, il faut changer le peuple, l'homme de Treignes ne pourra s'époumoner longtemps encore. Sans doute nécessaire, peut-être indispensable quant au fond, «son» décret se devait d'être bien conçu, mais aussi bien «vendu». Étant donné que le ministre a échoué dans sa campagne d'information, il plonge aujourd'hui le pouvoir communautaire dans un sacré embrouillamini.

Sans tomber dans la paranoïa qui amène certains à considérer que toute critique contre les politiques encourage de dangereuses dérives, on peut se demander si la principale bévue des défenseurs du décret «Grandes Écoles» n'est pas d'avoir raté l'occasion de renouer un contact avec la jeune génération. Se trompant - comme beaucoup d'autres - sur la réalité d'une classe d'âge volontiers présentée comme démotivée, dépolitisée et désabusée, le pouvoir communautaire s'est heurté, au contraire, à des jeunes décidés et emmenés par quelques leaders qui savent ce dont ils causent, même si leurs troupes tombent parfois dans la caricature.

Le gouvernement aurait pu entamer bien plus tôt le dialogue qu'il promet aujourd'hui et qu'il a rendu, par définition, suspect aux yeux des étudiants: le débat s'ébauche, en effet, alors que le vote est déjà tombé au Conseil de la Communauté. La Fédération étudiante l'a bien compris, qui a répondu à Onkelinx: Retirez le décret, nous discuterons ensuite...

Le pouvoir communautaire aurait, surtout, pu énoncer clairement ses objectifs, ses contraintes et ses projets. C'était le seul moyen de convaincre un groupe soudé, d'abord, par l'inquiétude.

Inquiétude face au marché de l'emploi. Inquiétude face à un système scolaire victime, comme vient de l'écrire «La Revue nouvelle», de la massification plutôt que de la démocratisation: au fur et à mesure que la demande d'éducation croît, la dévalorisation des diplômes s'accentue. Et les titres scolaires se dévalorisent d'autant plus vite que les postes auxquels il donnent accès se raréfient...

L'ampleur des manifestations traduit une sorte d'appel au secours: bien des jeunes déjà engagés dans l'enseignement supérieur restent enfermés, faute de perspective d'avenir, dans la phase d'indétermination caractéristique de l'adolescence. Combien de temps cette situation pourra-t-elle durer? C'est l'une des questions majeures que se posent les manifestants. L'une de celles auxquelles ils attendent des réponses. Mais, pour l'heure, seule la gesticulation semble à l'ordre du jour du côté des politiques.

JEAN-PIERRE STROOBANTS