Appel pour le taximan bruxellois

DELAROUZEE, OPHELIE; LEPRINCE,PATRICE

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Jeudi 19 mai 2011

Taxis Le chauffeur du rodéo de Zaventem voit son mandat d’arrêt prolongé

Suite de l’affaire du taximan blessé par balle mardi 10 mai. Alors que les avocats demandaient la remise en liberté de leur client, la Chambre du conseil de Bruxelles a prolongé ce mardi le mandat d’arrêt d’un mois. Tarik a fait appel hier. Il devra dès lors comparaître, dans les 15 jours, devant la chambre des mises en accusation.

Rappel des faits. Le jour dit, Tarik C., 28 ans, chauffeur pour la compagnie Taxis bleus Bruxelles, amène un client à l’aéroport de Zaventem. Pour éviter un retour à vide, il part en maraude du côté des arrivées, zone qui lui est formellement interdite en tant que chauffeur de la région bruxelloise. Une échappée qui lui rapporte dans un premier temps car le client qu’il racole est un Italien qui doit se rendre à Bruges, soit une course d’environ 300 euros.

Revers de la médaille, un policier faisant des contrôles lui demande ses papiers. Pris de panique, Tarik s’enfuit, son client à bord. Le policier monte sur le capot et se fait entraîner sur l’autoroute A201. Deux coups de feu sont tirés dans le tableau de bord. Au bout de 2 km, Tarik décide de s’arrêter. Une empoignade commence. Elle finira pour le chauffeur du taxi par une balle dans l’épaule.

Maîtres Galant et Erkes, ses avocats, aimeraient que son inculpation soit requalifiée. « C’est le policier qui est monté sur le taxi. Tarik ne lui a donc pas foncé dessus, explique Maître Erkes. Par ailleurs, ce ne sont pas des circonstances indépendantes de sa volonté qui l’ont interrompu. Il a arrêté le taxi de lui-même. » Pour ces motifs, ses avocats contestent la tentative de meurtre qui peut valoir à Tarik jusqu’à 15 ans d’emprisonnement.

« Nous contestons également toute intention de tuer car il a seulement agi sous la panique. S’il avait vraiment voulu le tuer, il aurait roulé plus vite ou aurait continué sur l’autoroute. »

Une requalification de l’inculpation en rébellion armée, entrave à la circulation est souhaitée par les défenseurs du chauffeur. A l’heure actuelle, le juge d’instruction M. Louveaux, considérant la voiture comme une arme, l’a inculpé pour tentative de meurtre.

« Nous avions également fait toute une série de propositions allant jusqu’au fait que Tarik renonce définitivement à sa profession de taxi, » continue maître Erkes.

Ce mardi, en tout cas, la Chambre du conseil de Bruxelles n’a pas entendu leurs arguments. La Chambre des accusations portera-t-elle un autre regard sur le dossier ? Réponse sous quinzaine.

« L’accident était en fait un incident déplorable »

Un chauffeur de taxi qui conduisait un client bruxellois à Zaventem ce mardi 10 mai en début de soirée a aperçu la fin de l’altercation entre le policier et le taximan : « quelques kilomètres avant d’arriver à l’aéroport, j’ai vu une voiture arrêtée sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autre côté de l’autoroute. J’ai tout de suite pensé à un accident car un homme était à terre et le policier en question était en civil. En fait, l’accident était un incident déplorable qui nuit à l’image des taxis. »

Peu de temps après, il reçoit un SMS virulent l’invitant à un rassemblement à l’Otan, pour manifester contre l’assassinat d’un collègue par un policier : « Je n’ai pas pu y aller mais, au final, après avoir pris connaissance de la véritable histoire, je ne regrette pas. Je n’aurais pas voulu manifester pour un pirate qui ne respecte pas la loi et prend la fuite quand un policier l’interpelle. »

Pour lui, cette situation dure depuis une éternité. « Les pirates sont connus, continue-t-il. Ils ont pris le goût du risque. Les policiers croient les surveiller mais ils sont bien organisés et ce sont eux qui surveillent les policiers. »

« Ils nous volent nos clients »

Depuis l’incident du 10 mai dernier, la problématique des licences différentes pour Bruxelles et la région Flamande refait surface. En effet, un chauffeur de taxi ayant une licence flamande, octroyée par la commune de Zaventem, pourra charger des clients à l’aéroport et les déposer dans Bruxelles. Mais interdiction de charger des clients dans Bruxelles.

De l’autre côté : un taximan avec licence Bruxelloise pourra venir déposer son client à l’aéroport, mais devra rentrer « vide » en ville. « Le souci n’est pas forcément là », nous explique un chauffeur de taxi en possession de la licence de Zaventem. L’homme préfère rester anonyme, mais travaille à l’aéroport depuis plus de 10 ans. « Tous les jours, je fais la file pour prendre des clients à l’aéroport. Généralement, je fais entre 8 et 10 courses par jour. La voiture, elle, ne dort jamais. Quand je finis mon service, mon collègue vient me relayer. »

Selon notre homme, le problème des taxis à Zaventem est bien plus large encore qu’il n’y paraît : « Il y a deux choses. Premièrement, les taxis avec licence bruxelloise qui viennent marauder ici de temps en temps. Je peux les comprendre : le boulot est vraiment formidable. La clientèle est toujours sympathique. On a rarement des soucis avec les voyageurs. De plus, ils sortent tout seuls et viennent à votre rencontre. Et deuxièmement, et selon moi le gros problème se situe là, il y a à Zaventem un marché parallèle avec des taxis pirates et les plaques chocolat ». Ces fameuses « plaques chocolat » font référence aux taxis qui portent des licences de Asse ou Ternat, toujours des licences délivrées par des communes situées en Région flamande. « Ces chauffeurs-là vont louer leur voiture à la journée. Pour 12 ou 24 heures », nous explique encore notre taximan très observateur. « Ces gars garent leurs voitures dans les parkings, ne se mettent jamais dans la file de taxis officiels et trient les clients dans le hall des arrivées. Par soir, on en voit une dizaine. Toujours les mêmes… » Selon notre témoin, ces chauffeurs s’installent aux portes de sorties de l’aéroport et demandent aux voyageurs s’ils désirent un taxi. « À ceux qui disent oui, ils posent immédiatement

la question “vous allez où ?”. Si la course est courte – vers Bruxelles ou le Brabant flamand – ils dirigent le client vers la file officielle. Si la course est longue – vers Anvers ou Bruges – ils amènent le client vers leur voiture, garée dans le parking. »

Un procédé qui peut rapporter gros : ces taxis pirates gagnent entre 200 et 400 euros par jour selon notre témoin. « Les brigadiers, chargés de surveiller la bonne marche de la file, tentent d’empêcher le deal mais souvent sans succès… Ou alors ils se font menacer. C’est une vraie maffia ! Quand la police intervient, on est tranquille pour quelques heures, mais ils reviennent vite. Le truc, c’est que ces voitures roulent sans licence de Zaventem, qu’on ne sait pas si le chauffeur a fait sa visite médicale obligatoire ou pas, que le client ne sait pas si le chauffeur est assuré ou pas… Cela comporte donc bien certains risques… »

Le « Rambo de l’aéroport » à l’assaut des pirates bruxellois ?

Une chose sur laquelle les chauffeurs de taxi bruxellois et ceux de Zaventem sont d’accord, c’est que les tensions entre les deux camps durent depuis bien trop longtemps. Sur le reste, en revanche, les avis divergent…

Selon Christophe Huylebroeck, vice-président de l’Association des Taxis Bruxellois, il serait temps qu’une dérogation soit accordée pour que les taxis de Bruxelles puissent également revenir de Zaventem avec des clients : « Appeler Brussels Airport l’aéroport de Zaventem est une usurpation de nom car il est situé en Flandre. La Stib est elle aussi censée desservir uniquement la région de Bruxelles. Pourtant, depuis 2011, la ligne 12 peut rejoindre l’aéroport. C’est aussi un gros bénéfice pour eux car cela représente 800 à 1.000 tickets par jour. »

L’aéroport de Zaventem est situé à deux pas de la capitale mais en territoire flamand. Les taxis bruxellois qui sortent de leur région passent en tarif 2, à 2,70 euros/km au lieu de 1,60, ce qui est censé leur payer leur retour à vide. Mais, le peu de kilomètres parcourus à 2,70 euros/km donne des courses bien moins rentables que celles des taxis de Zaventem qui sont à 2,30 euros du kilomètre où qu’ils circulent.

Christophe Huylebroeck pointe également du doigt le policier impliqué dans l’incident du 10 mai dernier « On l’appelle le Rambo de l’aéroport car il est connu pour ses excès de zèle et ses élans de cow-boys ».

Le directeur des Taxis bleus, Luigi Marroco, parle, quant à lui, de Tarik comme d’un garçon assez discret : « Je le connais peu car c’est un chauffeur occasionnel chez nous. Mais, je n’ai jamais reçu une seule plainte à son encontre. Maintenant, je ne peux que condamner ses actes ce jour-là : maraudage, délit de fuite… » Pour lui cette histoire donne une sale image de la profession. « Les taxis voulaient lever le barrage quand ils ont su que Tarik était vivant. Mais certains, n’ayant rien à voir avec le secteur taxi, ont voulu continuer. »

REPÈRES

La pomme de discorde

Pour rappel : un chauffeur de taxi bruxellois peut embarquer des passagers vers Zaventem mais doit revenir à vide ; il n’a pas le droit d’emmener des clients débarquant à Zaventem. Inversement, un chauffeur de taxi de Zaventem peut, lui, embarquer des passagers à Zaventem et les conduire dans la capitale mais n’a pas le droit d’emmener, depuis Bruxelles, des clients souhaitant être déposés à l’aéroport.

Solution en vue ? Bof

La semaine dernière, la ministre bruxelloise de la Mobilité, Brigitte Grouwels (CD&V) affichait son intention de négocier avec la commune de Zaventem (qui octroie les licences pour Bruxelles-National) afin, disait-elle, d’assouplir la réglementation. De son côté (Le Soir du 13 mai), le bourgmestre de Zaventem a clairement marqué son opposition à toute modification. Et le député bruxellois Philippe Close de suggérer, ce mercredi, à Brigitte Grouwels de s’adresser directement à son homologue au gouvernement flamand, Hilde Crevits (CD&V).