AUJOURD'HUI SORT "VOODOO LOUNGE", LE NOUVEL ALBUM DES ROLLING STONES, ENVOUTES A VIE, LES STONES NE CHANGENT PAS

COLJON,THIERRY

Page 10

Vendredi 8 juillet 1994

Aujourd'hui sort «Voodoo Lounge», le nouvel album des Rolling Stones

Envoûtés à vie, les Stones ne changent pas

Cinq ans après «Steel Wheels», les Stones reviennent après avoir perdu Bill Wyman. Peu importe, ils tiennent la forme.

Programmée et orchestrée longtemps à l'avance, la sortie de ce nouvel et (plus ou moins, ça dépend des compils et des «live») quarante-cinquième album des Stones - un événement comme ce l'est toujours depuis trente ans - ne se passe pourtant pas avec sérénité mais dans le tumulte et la confusion qui leur vont à merveille. Le bordel, les Stones ont toujours aimé ça pour l'avoir suffisamment foutu un peu partout quand l'occasion se présentait. D'abord la date: il y a moins d'une semaine, on célébrait les vingt-cinq ans de la mort de Brian Jones. Et ce n'est donc pas les différentes publications qui aujourd'hui remettent en cause la version officielle de son décès dans sa piscine (il s'agirait d'un meurtre et non d'un accident) qui vont perturber le sommeil des Stones. Par contre, Virgin, qui l'an dernier avait raflé les Stones à Sony, histoire de faire monter les enchères avant la vente de la firme à EMI, tient à bien rentabiliser l'investissement: un «best of» de plus et huit classiques réédités en format spécial ont déjà inauguré le nouveau contrat passé avec Richard Branson. Malgré les vigilances virginiennes, le piratage va déjà bon train puisqu'il y a quinze jours, le radio KRZZ de Los Angeles diffusait quatre titres de «Voodoo Lounge». Le directeur des programmes avait reçu le bel objet (un CD de toute bonne qualité) avec la note «Amusez-vous et appréciez». Bizarre que le plaisantin n'ait pas pensé à monnayer cette fuite. Celle-ci serait une idée des Stones eux-mêmes que ça leur ressemblerait bien...

UN PREMIER JET DE 15 TITRES

Si la tournée, lancée à Washington le 1er août, est la meilleure nouvelle concernant l'état de fraîcheur de nos «glimmer twins», Jagger et Richards, celle-ci ne concernera dans un premier temps que les Américains.

On est donc bien content d'avoir cette fraîche galette «Voodoo Lounge» à nous mettre sous la dent en attendant la tournée européenne prévue pour 1995. Mick Jagger, énervé des incessantes allusions à leur grand âge - il a eu 50 ans l'an dernier, tout comme Keith -, a déjà précisé qu'il ne s'agit pas de la dernière tournée des Stones. Jusqu'ici seul Bill Wyman a décroché, alors qu'il est plus jeune que le batteur Charlie Watts qui vient de fêter ses 53 ans. Ce brave Billy est plus occupé à chasser la gueuse et à gérer ses revenus du restaurant «Sticky Fingers» de Kensington High Street.

Venons-y enfin à ce «Voodoo Lounge» et affirmons-le haut et fort: ce nouvel album des Stones est tout bon Stones. On n'ose utiliser le terme chef-d'oeuvre eu égard aux albums historiques des années 70 mais il est clair que «Voodoo Lounge» est de loin supérieur au précédent «Steel Wheels». L'ambiance de l'enregistrement fut tout autre. Le studio Windmill Lane de Dublin, cher à U2, fut plus propice à la concentration que les plages des Barbades et c'est un premier jet dense de quinze chansons qui en est sorti. La tournée «Urban Jungle» a ressoudé Mick et Keith qui n'arrêtent pas de se chamailler quand ils ne travaillent pas ensemble et de s'injurier par presse interposée. L'entente avec le producteur Don Was et le nouveau bassiste Darryl Jones (ex-Miles et Sting) qui réjoindra le claviériste Chuck Leavell sur scène fut totale.

«YOU GOT ME ROCKING»

Il serait facile de voir dans la scène rock américaine actuelle une source d'inspiration régénératrice pour nos vieilles Pierres Qui Roulent, mais il n'a jamais été dans leurs habitudes de sucer des roues. Le simple «Love Is Strong», qui ouvre l'album, a une pêche d'enfer mais il se réfère davantage au blues-rock avec l'harmonica de la grande époque qu'au «noisy» d'aujourd'hui. On retrouve sur ce titre-carte de visite les «ouh ouh ouh» certifiés conformes, le riff reconnaissable entre tous de Keith, la patte de Ron Wood et la voix rageuse de Mick qui n'a rien perdu de son souffle d'harmoniciste. «You Got Me Rocking» est une vraie profession de foi où le couple Jagger/Richards se montre plus mordant que jamais. Bernard Fowler et Ivan Neville soutiennent en «backing vocals». Le rythme est soutenu avec «Sparks Will Fly»: le son est clair, les Stones n'ont pas cherché à faire sale ou touffu comme c'est un peu la mode. C'est plutôt à la recherche du meilleur d'eux-mêmes, de ce qu'ils furent, de ce qu'ils firent, que les Stones sont partis. «The Worst» est la première pose chantée par Keith à la guitare acoustique. C'est un slow pur Stones comme on les aime. Le niveau reste remarquable. «New Faces» suit la même voie avec Chuck Leavell à l'harpsichord et à l'harmonium pour une très belle mélodie. Cela fait longtemps que les Stones n'avaient plus soigné leur sonorité comme ça, avec une variété de teintes tout à fait remarquable. Pour «Moon Is Up», c'est l'Heartbreaker Benmont Tench qui y va de son accordéon, Bobby Womack rejoignant l'équipe dans les choeurs. Mick et Keith ont écrit de superbes chansons, intemporelles, finement arrangées, on nage en plein bonheur. «Out Of Tears» est le quatrième titre «calme» d'affilée. Les rois de la ballade se foutent du grunge comme de l'an quarante et ils ont bien raison. Et ça redémarre avec «I Go Wild», autre profession de foi. Un méchant blues sur lequel Darryl Jones fait déjà des miracles. La trompette de Mark Isham et le sax de David McMurray apparaissent sur «Brand New Car» en même temps que les percussionnistes Luis Jardim et Lenny Castro tandis que Flaco Jimenez pointe son accordéon sur «Sweethearts Together»: on sent les Stones autour d'un feu de camp par une nuit étoilée. Ils ne jouent pas les excités mais de foutus rockeurs expérimentés, des bluesmen connaissant la musique. Le funk par exemple sur «Suck On The Jugular»: du raffiné, du classieux! Et un autre slow plus stonien que nature avec «Blinded By Rainbows» avant le rock classique «Baby Break it Down» et un «Thru And Thru» torturé chanté par Keith avant de terminer par «Mean Disposition», un boogie sautillant joyeux comme tout.

Les Stones vont bien, le plus grand groupe de rock'n'roll au monde n'a pas que symboliquement une raison d'être. Musicalement aussi, ils ont encore des choses à dire. Tout comme Dylan fait du Dylan et Cohen du Cohen, les Stones préservent ce classicisme créatif qui les rend actuels. Pas de revivalisme à la Pink Floyd, juste le meilleur groupe de rock qui remet sa couronne en jeu sans rien perdre de sa légende...

THIERRY COLJON

Rolling Stones: «Voodoo Lounge» (Virgin).